Aux temps ottomans, avant la Première guerre mondiale, les Kurdes constituaient un peuple de l’empire parmi d’autres. Leurs chefs tribaux étaient directement liés à Istanbul par l’allégeance qu’ils prêtaient au Sultan. Ils n’avaient pas d’Etat mais des terres à eux sur lesquelles ils transhumaient et bénéficiaient d’une relative autonomie. Il n’y avait alors pas de question kurde mais, en se partageant l’empire ottoman, en traçant des frontières et dessinant les nouveaux Etats qu’elles allaient dominer jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne ont créé un problème qui va maintenant peser lourd, huit décennies plus tard, sur l’avenir de l’Irak et de la région. Les quelques vingt millions de Kurdes vivent aujourd’hui à cheval sur l’Irak, la Turquie, l’Iran et la Syrie. Chacun de ces Etats est depuis toujours obsédé, particulièrement la Turquie, par l’idée que les Kurdes puissent prendre leurs indépendances et se rassembler dans un Kurdistan. C’est effectivement le grand rêve des Kurdes, un rêve si fort et présent que les Turcs, les Syriens et les Iraniens craignent qu’une intervention américaine en Irak ne permettent sa réalisation. Depuis la fin de la Guerre du Golfe, les Kurdes irakiens vivent en effet sous la protection des aviations américaine et britannique qui interdisent l’accès de leurs régions aux troupes de Bagdad. En dix ans, ils se sont dotés d’institutions propres, ont développé leur économie, affirmé une autonomie de fait qui pourrait du jour au lendemain se transformer en indépendance si le pouvoir central s’écroulait à Bagdad. C’est la raison pour laquelle la Turquie, pourtant membre de l’Otan et totalement liée aux Américains, fait tout ce qu’elle peut pour empêcher le renversement de Saddam Hussein. Alors, depuis des mois, très activement depuis le début de l’été, un grand marchandage politique s’est instauré entre les Kurdes irakiens, les Américains et les Turcs. Les Américains promettent aux Kurdes de leur assurer une autonomie non plus mais formelle mais juridique en faisant de l’Irak un Etat fédéral à condition qu’ils ne fassent rien pour aller jusqu’à l’indépendance. Les Turcs veulent bien par accepter, et éventuellement soutenir, une intervention américaine à Bagdad à condition que les Américains leur promettent d’empêcher la création d’un Kurdistan. Quant aux Kurdes irakiens, ils s’engagent à appuyer l’intervention américaine en échange non seulement d’une autonomie administrative mais aussi d’un partage du pétrole irakien entre Kurdes, sunnites et chiites, au prorata de leur nombre. Ce marchandage est en train d’aboutir. Hier, le Parlement des Kurdes irakiens a commencé de débattre d’un projet de constitution par lequel ils reconnaîtraient la pérennité des frontières irakiennes mais dans le cadre d’un Etat fédéral arabo-kurde où Kurdes et Arabes auraient leurs institutions propres. L’un des principaux dirigeants kurdes irakiens présente en ce moment même ce projet aux Iraniens. Il faudra ensuite le vendre aux Turcs et aux Syriens. L’après Saddam est en marche.

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