Cela ne s’était jamais vu. A la une du quotidien Zavtra, Demain en français, cinq anciens hauts responsables du KGB, dont son dernier patron, Vladimir Krioutchkov, ont lancé, hier, un pressant appel, presque désespéré, à l’arrêt des batailles de clans au sein des services de renseignements russes. « Les contradictions entre services spéciaux ne doivent pas être utilisées pour des objectifs sales », écrivent-ils avant d’ajouter : Nous nous adressons aux parties en conflit : faîtes chacun un pas vers l’autre. Sinon, et croyez en notre expérience, un grand malheur peut arriver ». Ni la nature de ces « contradictions » ni, moins encore, celle de ces « sales objectifs » ne sont précisées par les signataires mais leur appel a maintenant confirmé les rumeurs de dissensions et coups tordus dans la barbouzerie russe qui avaient été suscitées, il y a un mois, par le patron de l’Agence anti-drogue. A la une d’un autre quotidien, Kommersant, Viktor Tcherkessov avait alors mis en garde contre « la destruction de la confrérie » - celle des agents spéciaux - après que le Parquet eut mis en cause deux de ses membres, l’un du FSB, le nouveau KGB, l’autre du ministère de l’Intérieur, dans l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa. L’indépendance du Parquet étant extrêmement formelle en Russie, ces accusations ne relevaient évidemment pas du cours normal de la Justice. Si les noms de deux « guébistes » ou « silovniki » comme on dit en Russie, étaient jetés en pâture dans une affaire comme celle-là, c’était qu’on se battait au sommet, qu’on jouait un service contre l’autre. C’est ce dont s’indignait déjà le patron de l’Agence anti-drogue en expliquant que les services secrets étaient le dernier rempart de l’Etat après l’effondrement du parti et de l’idéologie. C’est ce dont s’inquiètent les cinq signataires de l’appel d’hier et toutes ces craintes viennent, qui plus est, d’être justifiées par l’annonce de la mort par empoisonnement, samedi dernier, de deux hommes de cette même Agence anti-drogue qui traque non seulement le trafic de stupéfiants mais aussi les circuits de blanchiment de l’argent qu’il produit. Or le poison est l’arme favorite des services russes qui l’ont récemment utilisé en Ukraine et à Londres. On ne sait pas ce qui se trame exactement derrière tout cela mais trois choses sont claires. La première est que c’est du sérieux car si cette bataille n’était pas d’ampleur, prête à échapper à tout contrôle, elle n’aurait pas été révélée par des hommes qui restent, en temps normal, totalement muets. La seconde évidence est que cela se produit dans un moment d’incertitude politique, à quelques mois du moment où Vladimir Poutine devrait quitter le Kremlin car la Constitution lui interdit un mandat de plus. Quant à la troisième certitude, elle est qu’il y a une grande fracture au sein des services russes, entre ceux qui ont profité de l’ère Poutine pour s’enrichir en remplaçant les grandes fortunes de l’ère Eltsine et tous ceux qui, soit veulent leur tour soit ambitionnent de s’ériger – cela existe – en garants de la rigueur, de l’Etat et de la grandeur russe.

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