On appelait cela « la ligne directe ». Dans de nombreuses villes de Russie, des citoyens de la Fédération étaient réunis en petits groupes, filmés pour plus d'authenticité, et posaient leurs questions en direct à Vladimir Poutine qui répondait, toujours en direct, plusieurs heures durant, dans un exercice destiné à montrer sa popularité et la profondeur de ses liens avec ce que l'on appellerait en France « les vrais gens ».

Instituée en 2001, aux lendemains de sa première élection, c'était devenu une tradition nationale, un rendez-vous annuel de la Russie que Vladimir Poutine n'avait jamais manqué, pas même après 2008, pendant les quatre années où il avait du céder la présidence à Dmitri Medvedev, faute de pouvoir briguer le troisième mandat consécutif que lui interdisait la Constitution. Il eut donc été logique que, revenu au Kremlin après son élection de mars dernier, le président russe continue de respecter cette tradition mais il ne le fera pas, non, on l'a appris hier, et cette décision en dit beaucoup sur l'état de la Russie.

Dix ans durant, Vladimir Poutine avait pu se risquer au direct, avec quelques filtres dans la composition des panels et la sélection des questions mais au direct, car il était réellement populaire. Les Russes, la grande majorité d'entre eux en tout cas, aimaient réellement ce jeune président tout en muscles et droit sorti du KGB qui leur promettait de ne plus céder un pouce du territoire national, de mettre au pas les fortunes mal acquises qui s'étaient constituées à la faveur de la privatisation de l'industrie et de rendre sa grandeur à la Russie en la faisant rompre avec son alignement sur la diplomatie américaine qui était devenu la règle sous la présidence de Boris Eltsine.

Les Russes avaient alors oublié que Vladimir Poutine était un enfant des années Eltsine, l'un des hommes qui s'étaient affirmés dans l'ombre de l'ancien président auquel il n'avait pu succéder qu'en promettant de ne jamais lui demander de comptes sur une corruption généralisée dont il avait été lui-même l'un des rouages essentiels. Les Russes n'avaient pas voulu voir que, d'une présidence à l'autre, les fortunes mal acquises n'avaient fait que changer de mains au profit du nouveau pouvoir car ils appréciaient le retour à un Etat fort qui écrasait la révolte tchétchène et faisait tomber quelques uns des plus voyants des nouveaux riches.

C'est pour cela que Vladimir Poutine pouvait se permettre cette ligne directe mais, deux décennies après l'écroulement soviétique, la Russie n'en est plus à digérer la fin de sa grandeur impériale. Tout cela devient préhistoire. Grandie après l'URSS, une nouvelle génération est arrivée à l'âge adulte, ne se satisfait plus d'une vaine nostalgie, demande des comptes au pouvoir et le fait avec une particulière virulence dans les villes, devenues l'avant-garde d’une nouvelle Russie. Aussi réprimée qu'elle soit, la contestation grandit, s'étend, s'affirme et, tandis, qu'il multiplie les arrestations et condamnations et durcit les lois permettant de museler l'opposition, Vladimir Poutine juge plus prudent d'éviter les émissions en direct. On le savait avant cela mais il vient, maintenant, de le dire lui-même : sa popularité n'est plus ce qu'elle fut. Elle dégringole.

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