C’est un pays qu’on croirait abonné au malheur.

Ravagé, il y a bientôt sept ans par un tremblement de terre dont les plaies sont loin d’être pansées, Haïti se déchire maintenant autour des résultats de sa présidentielle du 20 novembre dernier. Manifestants et troupes sont dans la rue.

La tension monte et le fait est là : une fatalité qui a pour nom l’histoire frappe les Haïtiens.

Sitôt que Christophe Colomb découvre cette île magnifique qu’il baptisa, d’abord, Hispaniola, la Petite Espagne, une ruée vers l’or transforme les populations indigènes en esclaves, vite décimés par l’épuisement, la sauvagerie des occupants et les maladies qu’ils avaient apportées d’Europe.

Lorsqu’il n’y a plus d’or à extraire de la partie occidentale de l’île, du territoire de l’actuelle République d’Haïti, l’Espagne s’investit dans la partie orientale, l’actuelle République dominicaine, et c’est la France qui prend le relais, à la fin du XVI°, cultivant le tabac, produisant l’indigo et développant d’immenses richesses grâce à l’exportation de ses pauvres auxquels elle promettait des terres et à l’importation, surtout, d’esclaves africains.

Le sucre et le café s’ajoutent au tabac. En 1789, Haïti compte 500 000 esclaves contre 32 000 Blancs et à peu près autant de mulâtres et d’affranchis mais le vent de la Révolution française souffle jusque sur l’île. Conduits par les mulâtres et les affranchis, les esclaves se révoltent et, en 1804, Haïti devient un mythe, la première République noire et le plus ancien Etat indépendant des Amériques, après les Etats-Unis.

Ce pourrait et devrait être le triomphe de la Justice, un juste retour des choses, mais non puisque la France de Bonaparte tente de s’y opposer par la guerre et que ces esclaves révoltés n’ont que leur misère et leur acculturation pour héritage. Les victimes ne sont pas forcément des citoyens sages, exemplaires, aptes à prendre leurs affaires en mains et, pire encore, l’indépendance acquise, un antagonisme social et racial, s’approfondit entre Noirs et mulâtres, entre damnés de cette terre et demi blancs, plus cultivés, plus riches et bien décidés à régner sur la plèbe.

Dénuement de la majorité, atouts d’une minorité et lutte entre les deux, Haïti a souffert jusqu’aujourd’hui de ce legs de l’esclavage, d’un handicap séculaire qui explique son instabilité chronique, ces deux siècles de coups d’Etat incessants, de révolte permanente, de dictatures ubuesques et d’instants d’espoir, fulgurants et aussitôt déçus.

Le paradoxe haïtien est que ce concentré de malheurs ne laisse personne indifférent, ni l’Afrique décolonisée à laquelle Haïti avait ouvert la voie avec 150 ans d’avance ; ni le monde catholique car les Haïtiens sont catholiques ; ni la France parce qu’on parle français à Haïti et que l’intelligentsia haïtienne est l’une des plus brillantes de la francophonie ; ni les Etats-Unis car chaque crise haïtienne déverse à leurs portes des flots de réfugiés. Haïti ne laisse personne indifférent mais, enraciné dans l’Histoire, son malheur perdure.

L'équipe

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.