C’est là-bas que l’islamisme avait pris son élan, en Iran, et qu’il y connaît, maintenant, sa plus grande crise - un affrontement entre réformistes et conservateurs qui ne cesse de s’aggraver. C’est en Iran que l’Islam politique, au cœur, aujourd’hui, de tant de troubles sous toutes les latitudes, était vraiment né, il y a vingt-cinq ans, lorsque l’imam Khomeiny était rentré à Téhéran, le 1er février 1979, après quinze ans d’exil, acclamé par un pays en liesse qui venait de chasser le Chah. Inébranlable et rigoriste, ce vieux religieux n’exprimait alors qu’un des courants de la révolution iranienne, celui du petit peuple des campagnes et des riches marchands du bazar, deux couches sociales que tout séparait mais qu’avait réunies le rejet de l’occidentalisation forcée menée par le chah. La plèbe et les marchands s’étaient unies dans la défense des traditions mais à côté d’eux, deux autres grands courants fêtaient aussi la fin de la monarchie. Communistes et maoïstes fêtaient l’écroulement d’un régime policier qui les avait atrocement persécutés. La bourgeoisie libérale, hauts fonctionnaires, avocats, médecins, intellectuels, célébrait une revanche nationale sur une dynastie à laquelle elle n’avait jamais pardonné d’avoir mis fin, aux débuts des années cinquante, avec l’appui des Etats-Unis, à la nationalisation du pétrole, le grand acte d’indépendance de l’Histoire iranienne. Traditionalisme social et religieux, nationalisme et communisme, trois courants se mêlaient aux débuts de la révolution qui allait mener à la proclamation de la république islamique mais si les religieux l’avaient emporté, non sans peine et sans sauvagerie, c’est qu’ils avaient la masse pour eux et le discours le plus simple – Dieu, le Coran, la Charria et tout ira mieux. Les religieux avaient prévalu, projetant une onde de choc dans tout le monde musulman, mais ils avaient tout de même dû, pour s’imposer, accepter la création d’une République, président élu et gouvernement constitué par la majorité parlementaire, d’une démocratie d’apparence irréprochable, sauf qu’elle était placée sous l’autorité suprême du clergé, seul juge de la constitutionnalité et de la conformité à l’islam des décisions gouvernementales. Il y a deux pouvoirs en Iran, celui de la République et celui du clergé, de la partie la plus traditionaliste du clergé du moins, et ce sont deux pouvoirs qui se heurtent aujourd’hui, depuis qu’un religieux réformateur, Mohammad Khatami, a été élu président en 1997. Depuis, le pouvoir républicain est aux mains des réformateurs. La guérilla constitutionnelle est permanente et l’affrontement actuel a été provoqué par la décision du pouvoir clérical d’interdire à plusieurs milliers de candidats réformateurs de se présenter aux élections du 20 février prochain. Les tentatives de compromis n’ont pas abouti. C’est une nouveauté. Près de la moitié des députés ont démissionné hier. On ne voit plus comment les élections pourraient avoir lieu. Après vingt-cinq ans de pouvoir, l’islamisme iranien vole en éclats car les deux forces qui l’avaient fait et qui coexistent, jusqu’aujourd’hui, dans tout l’islamisme, la modernité et la tradition, sont désormais face à face.

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