Contrairement aux apparences, le monde n’est pas fait que de grandes puissances, de grands conflits et de grands changements. Ce royaume du Népal où un souverain autoritaire, le roi Gyanendra, a décrété, hier, l’état d’urgence et suspendu les libertés, est un petit pays, non pas minuscule puisque tout de même grand comme trois fois la Suisse mais franchement lilliputien à côté des deux géants qui l’entourent, la Chine au nord, l’Inde au sud. Accroché au flanc méridional de l’Himalaya, il fut, au XVIII ième siècle, la terre de conquête d’Indiens qui, fuyant le développement de l’Islam dans le sous-continent, l’avaient unifié et lui ont donné une religion d’Etat, l’hindouisme, en même temps que la dynastie dont est issu l’actuel souverain. Le temps paraît tellement avoir suspendu son vol au Népal que sa capitale, Katmandou, fut longtemps le paradis terrestre du mouvement hippie, la Mecque des réfractaires à la modernité, mais, totalement fermé jusqu’au début des années cinquante, le royaume n’a pourtant pas échappé aux vents de l’Histoire. Ancien protectorat britannique, le Népal a du composer avec la démocratie lorsqu’elle s’est instaurée en Inde à la faveur de l’indépendance. Depuis un demi-siècle, ce pays vit ainsi au rythme d’une constante bataille entre le présent et le passé, entre une monarchie sur la défensive mais toujours solide et des partis à la fois puissants et mal enracinés, cherchant leurs références dans le Congrès indien et le maoïsme chinois, plaquant sur le réel des modèles extérieurs. Dans les années cinquante, sous l’influence de Nehru, le Népal tourne lentement à la monarchie constitutionnelle. Il y arrive presque en 1959 mais, trois ans plus tard, le roi Mahendra II reprend la main, met les partis hors la loi et restaure un système de conseils traditionnels qui va durer jusqu’en 1990, année du retour au parlementarisme, imposé par le mécontentement social. Perdu dans ses vallées, le Népal fait alors revenir aux commandes des formations politiques qui n’ont gère évolué dans leur semi clandestinité, rêvant les uns d’un réformisme étatiste à l’indienne, les autres de communisme chinois alors que l’Inde comme la Chine sont l’une et l’autre en pleine mue libérale. Une fois de plus, le royaume a un train de retard et dans ce pays qui compte deux tiers d’illettrés, tire 40 % de ses revenus de l’agriculture et dont le PIB ne dépasse pas 240 dollars par habitant, les partis ne peuvent que vite décevoir. Une aile du parti communiste bascule, en 1996, dans la guérilla, prend le contrôle de régions entières, instaure une administration parallèle au nom du maoïsme et noue des liens d’entraide et de communion dans le pouvoir populaire avec des guérillas du nord de l’Inde. Drogue en moins, on est entre Zorro et la Colombie des Farc ou le Pérou du Sentier lumineux et cela donne quelques 10 000 morts, une population prise en otage et, maintenant, cet état de siège qui ne mènera qu’à plus de gâchis encore. La Chine et l’Inde enterrent leurs conflits, esquissent la géographie économique et politique d’un nouveau siècle. Loin du monde, le petit Népal n’en finit pas, lui, de ne pas sortir de siècles révolus, monarques et maoïsme.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.