La principale dirigeante civile du pays a été arrêtée et la loi martiale a été proclamée lundi par les militaires qui ont repris tout le pouvoir. Les réactions internationales seront-elles suffisantes pour faire reculer les généraux ?

Voiture à l’effigie d’Aung San Suu Kyi lors de la campagne pour les élections législatives de novembre 2020, marquée par la victoire écrasante de son parti. La nouvelle assemblée devait se réunir hier, empêchée par le coup d’État.
Voiture à l’effigie d’Aung San Suu Kyi lors de la campagne pour les élections législatives de novembre 2020, marquée par la victoire écrasante de son parti. La nouvelle assemblée devait se réunir hier, empêchée par le coup d’État. © AFP / Ye Naing Ye / AFP

Il faut d’abord s’arrêter sur le sort d’Aung San Suu Kyi, la principale dirigeante civile de Birmanie, dont l’arrestation hier a signifié le coup d’État ; mais aussi, renvoyé le pays à un passé douloureux.

Quel étrange et tragique destin que celui de cette femme de 75 ans, fille -immense paradoxe-, du fondateur de l’armée birmane en 1941, figure politique dominante assassinée en 1947, quelques mois avant l’indépendance du pays. Aung San Suu Kyi avait alors 2 ans.

C’est pourtant au nom de ce père mythique qu’elle s’engagera contre la dictature militaire, ce qu’elle paiera d’années de prison ou de résidence surveillée ; et lui vaudra une reconnaissance internationale avec le Prix Nobel de la Paix en 1991. On l’appelle alors « la Dame de Rangoon », titre que Luc Besson donne au film qu’il consacre en 2011 à celle qui est vue comme une icône de la liberté.

La décennie suivante est moins clémente : elle saisit la perche de la démocratisation partielle décidée par les militaires, et occupe le pouvoir que veulent bien lui laisser les généraux. Elle y perdra sa réputation internationale, et aujourd’hui, de nouveau, sa liberté.

Aung San Suu Kyi était bien consciente des limites étroites d’une Constitution qui réservait un quart du Parlement aux militaires, ainsi que les ministères liés à la sécurité. Un faux pas pouvait être fatal.

Est-ce pour ne pas risquer de s’opposer à l’armée ? Ou pour ne pas aller à contre-courant d’un chauvinisme bouddhiste très répandu ? Toujours est-il qu’elle a non seulement fermé les yeux, mais même soutenu au Tribunal de La Haye l’action des forces armées contre la minorité musulmane Rohingya persécutée et expulsée vers le Bangladesh.

A l’extérieur, l’icône est tombée, mais pas à l’intérieur. En novembre dernier, la Ligue nationale pour la démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi, a remporté 80% des voix aux élections législatives, écrasant le parti créé par l’armée. La nouvelle assemblée devait se réunir pour la première fois hier, et les militaires sont intervenus juste avant, criant à la fraude électorale, un lointain écho de … Donald Trump après l’élection américaine !

Et maintenant ? Aung San Suu Kyi et son entourage sont détenus, et l’armée a décrété la loi martiale. Mais il n’est pas dit que les Birmans se laissent facilement imposer un tel retour en arrière.

Et il y a les réactions internationales. Joe Biden a très vivement réagi, lui qui avait rencontré Aung San Suu Kyi lorsqu’il était vice-président d’Obama. Comme beaucoup, il a été déçu par son attitude, mais ce sont des principes qui sont en cause aujourd’hui, pas une personne. Washington menace de réimposer des sanctions économiques, et le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit aujourd’hui en urgence.

Mais le monde a changé. La Birmanie a des liens politiques et économiques étroits avec la Chine, avec laquelle elle a 2000 Km de frontière commune ; et même si Pékin a su nouer de bons rapports avec Aung San Suu Kyi, on voit la voit mal imposer des sanctions aux militaires birmans.

Tout se jouera dans les prochains jours : si les pressions sont insuffisantes, Aung San Suu Kyi risque de redevenir la « Dame de Rangoon », prisonnière de généraux auxquelles elle a trop fait confiance.

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