La Chine s’était animée d’un immense espoir, la démocratie. C’était il y a vingt ans, l’année où le vent de la liberté soufflait sur l’Europe communiste, où le Mur allait tomber, la Guerre froide s’achever, le monde changer. En Chine, tout avait commencé le 22 avril, jour des obsèques de Hu Yaobang, ancien secrétaire général du parti, limogé deux ans plus tôt pour excès de réformisme. Deux cent mille étudiants viennent lui rendre hommage, transforment cette cérémonie officielle en manifestation pour la liberté et, bientôt, de jour en jour, c’est tout le pays qui est gagné par la contestation, une soif de débats, un déluge de proposition, une vague de fond dont le monde découvrira l’ampleur, le 15 mai, à l'occasion d’une visite de Mikhaïl Gorbatchev, très populaire parmi les contestataires parce qu’il fait alors sortir l’URSS de la dictature en organisant des élections et libéralisant la presse. Ce dont la Chine rêvait il y a vingt ans c’était de cela, d’une marche vers la démocratie, mais le parti communiste allait briser ce rêve. Dans la nuit du 3 au 4 juin, il y aura vingt ans demain soir, l’armée prend position dans Pékin, après de violents déchirements au sein d’une direction divisée. L’armée tire à vue. Ses chars vident la Place Tien An Men. Le sang coule à flots et l’on ne connaît pas, jusqu’aujourd’hui, le nombre des victimes. Témoins de l’universalité de l’aspiration à la liberté, de l’unité du genre humain, ces hommes sont morts en héros mais, vingt ans après, ce n’est pas faire injure à leur mémoire et leur noblesse que de dire qu’ils étaient, sans doute, allés trop vite. Pour que réussisse une révolution, surtout pacifique, il faut à la fois que ceux d’en bas ne supportent plus le statu quo et que ceux d’en haut n’aient plus le cœur et les moyens de le maintenir. Il y a vingt ans, la Chine soufflait, sortie des pires horreurs du maoïsme et incitée à recréer une économie libre qui, déjà, regarnissait les étals des marchés. Les Chinois n’étaient nullement prêts à se battre et, au sommet, le parti tenait assez les choses en mains pour n’avoir nulle envie de baisser les bras et nulle crainte de faire tirer. Les conditions d’un changement démocratique n’étaient pas réunies car, sauf situation d’exception, guerre ou crise économique brutale, on ne sort d’une dictature totalitaire qu’en accompagnant son évolution, qu’en jouant ses forces les plus réformatrices et sachant toujours jusqu’où ne pas aller trop loin. Les Polonais l’avaient parfaitement compris dans les années 80. C’est ainsi qu’ils avaient gagné, de compromis en compromis, mais les étudiants chinois d’il y a vint ans n’en ont pas moins été des précurseurs. Vingt ans plus tard, au prix d’effroyables inégalités, les réformes économiques ont fait de la Chine la puissance que l’on sait mais la société s’en est tellement diversifiée que c’est désormais au parti de ne pas faire d’erreur, de savoir lâcher assez de lest pour canaliser l’évolution sociale avant que l’écart entre le pays réel et le pays légal ne mène à une implosion politique. On n’en est pas encore à ce moment mais, outre que la crise économique pourrait le précipiter, on s’en approche.

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