Dans cette affaire de Gaza, il y a deux Etats face-à-face. Il y a Israël, d’un côté, et la Turquie de l’autre, un pays membre de l’Otan et historiquement allié d’Israël, laïc depuis les années 20, mais un pays aujourd’hui gouverné par d’anciens islamistes devenus parfaitement légalistes et dont l’économie est en plein boom et la politique étrangère en pleine redéfinition. Le navire qui menait la flottille arraisonnée par les Israéliens est un ferry turc. Cette flottille ne se serait pas constituée sans l’aval et l’appui de la Turquie. Près de la moitié des victimes de l’assaut sont turques. C’est la Turquie qui a mené bataille au Conseil de sécurité pour que la condamnation d’Israël soit la plus dure possible. C’est le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, qui qualifie le raid israélien de « massacre sanglant » et mène, maintenant, campagne pour la levée du blocus de Gaza. Dans cette crise, la Turquie est partout présente, avant, pendant et après, et cela ne doit rien au hasard. Longtemps, l’unique objectif diplomatique de ce pays fut son entrée dans l’Union européenne. Tournée vers l’Europe depuis le XIX°, la Turquie a voulu se joindre au processus d’unification européenne dès son démarrage. Francophones et francophiles, ses élites laïques n’ont cessé de pousser à la roue. Ses grandes entreprises sont activement pro-européennes et, lorsque les anciens islamistes de l’AKP sont arrivés au pouvoir, ils se sont ralliés à ce qui était un projet national, massivement soutenu par l’opinion turque. Seulement voilà, après avoir accepté la candidature de la Turquie, les gouvernements européens se sont ravisés, traînent les pieds, n’en veulent plus en fait. Cette candidature est largement compromise, pour longtemps en tout cas, et la Turquie, déçue, ulcérée d’être éconduite par une Europe à laquelle elle s’identifie, a maintenant développé une nouvelle politique étrangère. Puisqu’on ne veut plus d’elle dans l’Union, elle veut désormais s’affirmer dans les limites de son ancien empire, l’Empire ottoman, en Asie centrale, au Proche-Orient et jusqu’aux frontières marocaines du Maghreb. Elle voudrait retrouver, par la politique et l’économie, une influence prépondérante sur les terres qui furent siennes et joue, pour cela, de trois armes. Ses puissantes et riches entreprises se lancent sur ces marchés. Son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, l’inventeur de cette politique, s’ingénie à déminer tous les contentieux historiques de la Turquie dans ces régions et Ankara, enfin, hausse systématiquement le ton contre Israël, mais sans jamais aller jusqu’à la rupture. Contrairement à l’Iran, la Turquie ne veut pas rayer Israël de la carte. La Turquie n’est pas plus anti-israélienne qu’antioccidentale mais cette alliée des Etats-Unis voudrait redevenir le chef de file du monde musulman en menant un actif combat politico-diplomatique pour la reconnaissance des droits palestiniens. D’où l’opération flottille qui visait à briser le blocus de Gaza et à rehausser le prestige de la Turquie dans tout le Proche-Orient en en faisant l’adversaire politique mais déterminé du gouvernement israélien. On est assez loin de l’humanitaire mais en plein cœur d’une politique d’affirmation nationale qui marque des points.

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