En France, on sait : tous les journaux en sont pleins. En France, la mobilisation contre le Front national a donné à la Fête du Travail un lustre jamais vu mais cette exception, 1 300 000 manifestants, confirme la règle. Le Premier Mai ne fait plus recette. C’était avant – avant l’écroulement soviétique, avant la vague libérale, avant l’informatique et les nouvelles technologies -, c’était alors un événement international qui, chaque année, faisait les gros titres. A Moscou, le Politbureau félicitait l’interminable défilé qui l’acclamait. « Hourra ! Hourra ! », criait-on dans les micros et le prolétariat enrégimenté, costumes de travail et bannières des combinat, mettait en scène l’horizon radieux du communisme, la force de l’Etat dit « ouvrier ». Sous les dictatures militaires, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, en Europe car il y en avait, à l’époque, en Europe, les syndicats illégaux défiaient les chars, les balles et les arrestations pour demander justice et liberté. Dans les démocraties, les centrales syndicales, alors fortes, testaient la base, montraient leurs muscles aux pouvoirs publics et au patronat, lançaient les nouvelles revendications qui, le plus souvent, finissaient par passer. Il y avait, chaque année des morts, de l’espoir et de l’émotion. C’était une journée à hauts risques, partout éminemment politique, mais c’était avant tout, jusque dans la comédie moscovite, une journée de fierté ouvrière, celle du monde manuel qui affirmait son existence, sa force, sa dignité, forgées dans les luttes et la solidarité. Le mouvement ouvrier était alors puissant, avec ses journaux, ses intellectuels, ses partis, un mouvement qui faisait peur aux bourgeois et qui était sûr, certain, que de conquête sociale en conquête sociale, les lendemains finiraient par chanter. Puis l’imposture communiste, lentement, a éclaté. L’automatisation des tâches a réduit l’importance du travail manuel, donc le poids politique des ouvriers. Les premières délocalisations ont ébranlé la solidarité et l’internationalisme prolétariens, mis à mal par le dumping social. Dans nos sociétés, les services et les employés ont pris le pas sur l’industrie. On a bien parlé de « nouveaux prolétaires » mais non ! Ce n’était qu’une nostalgie, manière d’exorciser le changement d’époque car, tandis que dans le tiers-monde les damnés de la terre se battaient pour une embauche, un salaire si bas soit-il, dans les usines des multinationales, tandis que la Chine et la Russie balayaient le communisme et vénéraient leurs golden-boys, le rapport de forces entre le Capital et le Travail se renversait en Occident. Plus de lendemains qui chantent, plus de Premier Mai. « Fin de l’Histoire » disait-on, « circulez, plus rien à voir » et la Bourse à chaque heure. Pour le Travail, la période n’est pas rose, flexibilité, précarité, réduction d’effectifs et, pourtant, l’Europe résiste, s’accroche à son modèle social, aux idées de concertation et de droits des salariés, de cohésion sociale. L’Europe est le grand obstacle, le seul, à la généralisation du modèle américain, cette Europe dont il ne faut pas briser mais renforcer l’union pour en affirmer l’unité politique.

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