Cela bouscule les idées reçues. Non seulement la Turquie est, de loin, le plus puissant des pays musulmans du pourtour méditerranéen mais son Premier ministre, Recep Erdogan, est le chef d'un parti islamiste, longtemps hors-la-loi car ses références religieuses étaient en pleine contradiction avec la laïcité de la Turquie. Alors pourquoi cet homme est-il, depuis hier, en visite officielle en Israël et pourquoi y est-il aussi bien accueilli, en ami et en allié ? La première raison est que, pour être musulmane, la Turquie n'est pas arabe. Non seulement elle ne l'est pas plus que l'Indonésie, le plus peuplé de tous les pays musulmans du monde, mais la Turquie fut longtemps, du temps de l'empire ottoman, une puissance coloniale dominant le monde arabe avec lequel elle entretient, jusqu'aujourd'hui, des relations extrêmement ambiguës, faites d'histoire commune, de solidarité religieuse et de ressentiment réciproque. Contrairement au monde arabe, la Turquie avait ainsi reconnu Israël dès sa création et les relations, militaires, économiques et politiques, entre ces deux pays n'ont jamais cessé de s'approfondir, fondées à la fois sur leur alliance occidentale commune, sur le vieux principe selon lequel l'ennemi de mon ennemi est mon ami et sur la place éminente, aussi, que les Juifs avaient occupée dans l'empire ottoman qui leur avait ouvert ses portes après qu'ils eurent été chassés d'Espagne par Isabelle la catholique. La deuxième raison est que l'islamisme dont est issu le parti au pouvoir à Ankara n'est pas une réalité uniforme. L'islamisme, c'est Al Qaëda, les attentats du 11 septembre, une haine de la chrétienté et des Juifs, mais c'est aussi, dans beaucoup de pays musulmans, une mouvance infiniment plus complexe et moins violente qui cherche dans la religion une base de rassemblement des laissés-pour-compte, leur affirmation identitaire face à des élites occidentalisées qui ne se soucient en rien de leur sort. Il y a dans l'islamisme une composante qui tient à la fois de ce que furent les partis communistes en Europe et de ce que fut également la démocratie-chrétienne à ses débuts, une force sociale et religieuse. Après bien des errements, les islamistes turcs évoluent vers cela, vers une démocratie-musulmane comme on dit démocratie-chrétienne, et si cette évolution n'est pas achevée, si elle reste incertaine, elle est déjà suffisamment nette pour que le parti du Premier ministre soit devenu le meilleur défenseur des intérêts géopolitiques de la Turquie. La Turquie, troisième raison de cette visite en Israël d'un Premier ministre islamiste, est, comme Israël, extrêmement inquiète, des pas que fait l'Iran vers la maîtrise de l'arme nucléaire alors même que ce pays, son grand rival, est renforcé par la montée en puissance des chiites irakiens. Cela fait un solide point de convergence et la Turquie qui, tous partis confondus, souhaite entrer, on le sait, dans l'Union européenne, est de surcroît désireuse de montrer qu'elle est bien placée - aussi bonnes relations avec les Israéliens qu'avec les Palestiniens -pour faciliter un règlement de paix proche-oriental, la première priorité diplomatique de l'Union européenne, unanime sur ce dossier. Le paradoxe de cette visite n'est qu'apparent.

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