Ca n’a pas traîné. Devant le bras de fer qui s’était instauré ce week-end entre les islamistes, majorité parlementaire et gouvernement, et les laïcs, militaires et manifestants qui avaient déferlé, dimanche, sur Istanbul au nombre d’un million, la Cour constitutionnelle turque a tranché hier. Elle a arrêté que le premier tour de l’élection présidentielle exigeait la participation au vote des trois quarts au moins des députés, constaté que ce quorum n’avait pas été atteint lors du vote de vendredi et ouvert la voie à des législatives anticipées que le gouvernement a aussitôt convoquées pour la fin juin. L’Etat de droit a eu raison d’une crise qui aurait pu faire sortir l’armée de ses casernes pour empêcher l’élection d’un Président islamiste. La laïcité et la démocratie ont confirmé leur force dans ce pays musulman, membre de l’Alliance atlantique, candidat à l’Union européenne et dix-septième économie du monde mais la Turquie n’a pas seulement prouvé, là, sa maturité. Elle vient aussi de montrer que l’islamisme était soluble dans la démocratie. Au pouvoir à Ankara, le Parti de la Justice et du développement, l’AKP, est issu de mouvances qui prônaient l’islamisation du pays et l’application de la charia. Comme tous les mouvements islamistes, l’AKP a grossi ses rangs en défendant les laissés-pour-compte et dénonçant la corruption des élites dirigeantes. Le suffrage universel lui autorisait tous les espoirs mais l’AKP avait en face de lui, l’armée, gardienne de la laïcité depuis que de jeunes officiers menés par Mustafa Kemal, dit Atatürk, le père des Turcs, ont occidentalisé la Turquie dans les années 20 en alignant ses lois sur celles de l’Europe. Pour les islamistes, l’obstacle était incontournable et ils ont alors décidé de se rebaptiser « conservateurs démocrates », d’oublier la charia et de se faire avocats, comme les élites turques, d’une adhésion à l’Union européenne qui avait à leurs yeux l’énorme avantage d’ôter tout rôle politique à l’armée. C’était un calcul mais, quand il leur eut permis d’arriver au pouvoir, ces islamistes ont découvert qu’il leur permettait aussi de devenir un parti installé, respecté pour son intégrité, ses succès économiques et sa persévérance dans les négociations avec l’Union. L’AKP s’est fait accepter des laïcs jusqu’à ce jour, la semaine dernière, où il a voulu abuser de sa majorité parlementaire pour imposer un Président issu de ses rangs aux courants laïcs, minoritaires à l’Assemblée en raison de leurs divisions mais majoritaires dans le pays. Les laïcs ont pris peur. L’armée a grogné et un million de Turcs sont alors descendus dans la rue pour barrer la route aux deux dangers, aux militaires comme à l’islamisme. C’est le pays réel qui s’est exprimé et l’AKP s’est incliné car il a pris goût à la démocratie, s’est européanisé comme tout le pays, devient vraiment un parti « conservateur démocrate » et sait, en tout état de cause, que la croissance économique le protège d’un désastre aux élections anticipées.

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