En guerre ouverte avec l’armée syrienne, dans une relation complexe avec Vladimir Poutine, le Président turc a lâché des milliers de réfugiés sur l’Europe pour la pousser à le soutenir : les 27 payent leurs lâchetés passées.

Funérailles d’un des 33 soldats turcs tués la semaine dernière dans la région syrienne d’Idlib ; la Turquie a riposté hier en attaquant l’armée de Bachar el-Assad.
Funérailles d’un des 33 soldats turcs tués la semaine dernière dans la région syrienne d’Idlib ; la Turquie a riposté hier en attaquant l’armée de Bachar el-Assad. © AFP / Adem ALTAN / AFP

La Turquie du Président Recep Tayyip Erdogan se trouve au cœur d’une équation explosive, entre confrontation armée dans le nord de la Syrie, le sort de millions de réfugiés syriens, et un jeu diplomatique complexe avec les Russes et les Européens. Tentons de démêler l’écheveau.

Le Président turc a riposté hier à la mort de 33 de ses soldats en fin de semaine dernière, dans le nord-ouest de la Syrie. L’aviation turque a abattu trois jets de l’armée syrienne de Bachar el-Assad, et des drones turcs ont détruit des positions et des convois de troupes syriennes et du Hezbollah libanais. 

L’aviation et la défense anti-aérienne russes, également présents dans cette zone, se sont abstenus d’intervenir pour défendre leur allié syrien, ce qui est en soit un signe politique fondamental. 

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine se rencontreront jeudi autour de cette crise, et tout se passe comme si le Président russe avait laissé la Turquie venger ses soldats tués, avant de s’asseoir à la table de négociation. 

C’est une relation très complexe qui lie Poutine et Erdogan. La Turquie est membre de l’Otan, et il y a seulement cinq ans, son aviation avait abattu un bombardier russe… Mais les deux présidents ont su cultiver une relation très spéciale, au point que la Turquie achète un système de missiles russe S-400, impensable pour un allié des États-Unis !

Si l’armée turque dispose de positions dans la région d’Idlib, en territoire syrien, c’est en vertu d’un accord passé avec Vladimir Poutine. Au point qu’on a pu avoir le sentiment qu’Erdogan rêvait d’un condominium russo-turc pour dominer un Moyen-Orient post-américain.

Mais l’offensive syrienne à Idlib, appuyée par l’aviation russe, a semblé menacer cet hypothétique nouvel ordre régional, avec l’ambition de Damas de reprendre l’ensemble de son territoire, y compris Idlib et sa zone d’influence turque.

Les civils font les frais de ces jeux de puissance, c’est la vraie tragédie de ces événements. Nous avons déjà alerté sur le sort de près d’un million de déplacés dans la province d’Idlib, coincés au cœur d’une région en guerre. Mais depuis deux jours, le Président turc a déclenché une autre crise humanitaire en appelant les réfugiés qui se trouvent dans son pays à se rendre en Europe. C’est évidemment pour lui un moyen de pression sur l’Europe pour l’amener à le soutenir.

Certes, la Turquie a accueilli sur son sol près de quatre millions de réfugiés, plus que n’importe quel autre pays. Mais elle instrumentalise de nouveau ces damnés de la terre qui ne rêvent que d’un refuge pour leur famille.

Depuis la vague migratoire de 2015, l’Europe n’a jamais pu définir une politique commune. Elle est de nouveau en mode panique face à ces événements, à devoir gérer une situation qui la dépasse, et qu’elle a laissé pourrir. A force de ne pas se vivre comme une puissance, elle est contrainte de subir les décisions des autres : c’est exactement ce qui se produit aujourd’hui avec le Président Erdogan. 

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