Toute cette semaine, vous consacrez votre chronique à la fin du communisme... Une anecdote, d’abord, pour ouvrir cette série de cinq chroniques consacrées à l’histoire, étapes et causes, de l’effondrement communiste. Correspondant du Monde en URSS, j’étais en Arménie lorsque le Mur est physiquement tombé. Je venais d’enquêter sur la montée de l’indépendantisme dans cette République soviétique. J’avais passé la nuit à écrire et lorsqu’on me passe la communication téléphonique pour Paris et que j’annonce à la sténo que j’avais dix feuillets à lui dicter, il y a un silence au bout du fil : « L’Arménie, Bernard… ? Avec ce qui s’est passé cette nuit ? … ». Il n’y avait à l’époque ni internet ni CNN, pas à Erevan en tout cas. Je ne savais rien et quand la sténo m’explique que le Mur venait de tomber, je lui rétorque, excédé : « Et alors ? ». Je ne l’avais pas dit que je rendais les armes -les symboles ont du poids en politique-. J’ai ravalé mon papier mais cet « Et alors ? » avait un sens. Il y a avait des semaines que la Hongrie laissait passer les Allemands de l’Est à l’Ouest. Six mois plus tôt, la télévision soviétique avait retransmis en direct, les premiers débats du premier parlement soviétique, le soviet suprême, élu au terme d’élections partiellement libres. Vissée aux petits écrans, toute l’URSS avait entendu des opposants, Sakharov en tête, dénoncer la corruption, l’impéritie, l’injustice, les crimes du communisme. En août, en Pologne, Tadeusz Mazowiecki était devenu le premier Premier ministre non-communiste du bloc soviétique. Il y avait longtemps que le soviétisme se mourait, que le Mur était déjà tombé. On en n’était plus là mais au délitement de l’URSS elle-même. Un correspondant n’avait qu’à ouvrir ses yeux et ses oreilles pour le constater et il fallait la chute physique du Mur pour qu’on veuille bien croire que ce qu’on refusait de croire se passait bel et bien ? Comme toujours, la croyance générale en l’immortalité du communisme empêchait de voir les faits alors même que tout n’avait cessé de bouger, depuis 1956 au moins, dans ce monde opaque qui n’était pourtant pas illisible. Février 1956, c’est le rapport que Nikita Khrouchtchev présente devant le XX° Congrès du parti soviétique, devant une salle pétrifiée dans laquelle on entend bientôt plus que des sanglots, que le bruit sourd de personnes tombant évanouies de leurs chaises car, avec ce rapport, Khrouchtchev prononce le plus accablant des réquisitoires contre Staline, mort trois ans plus tôt après avoir été, durant un quart de siècle, le pape et le César du monde communiste, vénéré, adulé sur les cinq continents. Tout y passe, les déportations de peuples entiers, la répression de masse, les exécutions sans procès, les « monstrueuses falsifications » qui avaient permis le massacre des premiers communistes et, en juin suivant, ce texte finit par être connu du monde entier. Dès lors, toute l’histoire du bloc soviétique ne sera plus qu’une lente et longue hésitation entre des réformes qui menacent d’ébranler tout le système et un statu quo qui le condamne à une sclérose mortifère face à la compétition économique, scientifique, sociale, du monde capitaliste. Quelques mois après ce rapport, la Pologne et la Hongrie vont bouger, suscitant les deux premières grandes crises du bloc mais on en parle demain.

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