L’homme qui a ouvert, hier, dans un invraisemblable faste, les cérémonies d’anniversaire du coup d’Etat qui l’avait porté, il y a quarante ans, à la tête de la Libye, n’est-il qu’un provocateur cynique doublé d’un dictateur qui ne se donne même pas la peine de truquer les élections puisqu’il n’en organise tout simplement pas ? Est-il l’homme qui a osé réserver, après qu’il eut été libéré par l’Ecosse pour raisons médicales, un accueil de héros national à l’organisateur de l’attentat de Lockerbie, 270 passagers d’un avion de ligne tués en 1988 ? Est-il ce chef de clan irascible qui n’en finit pas de faire payer à la Suisse la brève arrestation d’un de ses fils, coupable de s’y être comporté en voyou, qui avait cessé, pour cela, ses livraisons de pétrole à la Confédération et pris deux de ses citoyens en otages qu’il tarde à libérer malgré une humiliante visite à Tripoli du président helvétique ? Est-il ce doyen des chefs d’Etat africains qui déclare devant ses pairs, que « les Israéliens sont derrière tous les problème de l’Afrique » ? Est-il cet excentrique qui ne se déplace à l’étranger qu’à condition de pouvoir y séjourner sous sa tente ? Est-il, en un mot, un Ubu, sanguinaire et illuminé, ou ce joueur, parfaitement rationnel, qui avait su abandonner ses ambitions nucléaires avant de se retrouver dans le collimateur des Etats-Unis et renoncer à soutenir, de ses pétrodollars, tous les mouvements terroristes de la terre pour attirer les investissements occidentaux dont son pays a tant besoin ? Il est, en fait, les deux à la fois. Mouammar Kadhafi est un homme qui sait parfaitement jusqu’où ne pas aller trop loin, qui tient à conserver son pouvoir et contribue à la lutte contre al Qaëda en Afrique sub-saharienne mais veut rester, en même temps, le révolutionnaire qu’il fut, leader autoproclamé d’une révolution arabe et mondiale, d’un tiers-mondisme anti-occidental totalement suranné mais dont la nostalgie ne le quitte pas. Il adore, donc, provoquer l’Occident et embarrasser ses gouvernements mais aime encore plus faire des affaires avec ses grandes compagnies et le fait est qu’il a les moyens d’entretenir ces deux passions parallèles. Avec plus de 3% des réserves mondiales de pétrole et 1% des réserves de gaz, avec des gisements qui sont encore à découvrir et tournent la tête de toutes les grandes compagnies pétrolières, avec près de 150 milliards de dollars de réserves monétaires et un pays qui est à équiper en tout, autoroutes, aéroports, écoles, hôpitaux, le colonel Kadhafi est en position de se faire pardonner beaucoup de choses par des Occidentaux qui se battent au couteau pour décrocher des contrats si nécessaires, en ces temps de crise, à leurs économies nationales. Il sait parfaitement jouer des rivalités entre démocraties développées. Aucune d’elles ne veut trop s’afficher avec lui mais toutes les ménagent et le cajolent dans l’espoir de prendre pieds dans cet eldorado où le colonel Kadhafi aura bien, un jour, un successeur.

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