Pour beaucoup d’Egyptiens, pas de doute : c’est un complot. A les écouter, à les lire sur internet, à entendre les slogans lancés, hier, dans les manifestations de protestation organisées au Caire, on a délibérément voulu, provoqué, laissé faire au minimum, ces affrontements qui ont éclaté mercredi soir dans le stade de Port-Saïd après que l’équipe locale, Al Masry, eut battu, celle du Caire, Al-Alhy, l’une des meilleures du pays.

Le bilan est si effroyable, plus de 70 morts et près de 300 blessés, qu’il faut un coupable à l’Egypte et ce coupable que désignent sans le nommer les Frères musulmans, les islamistes arrivés en tête des élections législatives, et que vitupèrent explicitement les supporters de l’équipe du Caire, ce ne peut-être que l’armée, vestige de l’ancien régime et seul pouvoir en place en attendant l’élection d’un président, en juin ou plus tôt peut-être.

Largement admise, cette thèse du complot s’alimente de deux réalités qui sont, premièrement, que le Conseil suprême des forces armées a la haute main sur toutes les forces de sécurité et, deuxièmement, que les supporters d’Al-Alhy, le club cairote, avaient été en première ligne des manifestations de la place Tahrir, l’année dernière, et qu’ils sont restés mobilisés depuis, contre le pouvoir militaire. La conclusion s’imposerait donc : l’armée a voulu se venger d’eux, les intimider et les casser. Oui…

C’est possible puisqu’on ne peut pas prouver le contraire mais rien non plus ne prouve le complot dans une situation où l’armée n’intervient directement que si son pouvoir est menacé et où la police se garde de bouger tant qu’elle n’a pas d’ordres précis car elle se sait haïe en raison de ses exactions sous Moubarak. Il se peut très bien, autrement dit, que ces violences n’aient à ce point dégénéré que parce que la jeunesse égyptienne est à cran, plus que jamais au chômage et déçue par une révolution qui n’a pas amélioré mais aggravé son sort.

Difficile de trancher mais, s’il fallait choisir une thèse, on serait plutôt tenté de voir là une allégorie de l’anarchie égyptienne, au sens propre de ce mot puisqu’il n’y a plus de vrai pouvoir dans ce pays. L’armée reste puissante, riche et forte de ses armes et de ses hommes, mais sa popularité s’est tellement réduite en un an et sa légitimité est si fragilisée depuis que les élections ont plébiscité les Frères musulmans qu’elle est condamnée à la prudence et louvoie constamment.

Les Frères et leur parti, Liberté et Justice, contrôlent, eux, la Chambre dont la présidence leur est revenu, mais ils doivent tout autant louvoyer que l’armée car il leur faut à la fois ménager les laïcs, les hommes d’affaires et les Occidentaux tant l’économie se dégrade et compter avec la concurrence des salafistes, des intégristes autrement plus radicaux qu’eux et arrivés en seconde position avec près de 30% des voix.

Le cauchemar des démocrates, alors ? Une alliance conservatrice entre les Frères et les généraux ? Elle ne prend pour l’instant pas forme car la défiance demeure totale entre ces deux forces. Le « complot » n’est pas certain mais la certitude est qu’il n’y a pas de pilote aux commandes et qu’une colère grandit.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.