« Plan B », disait-on. C’était dit si fort et avec tant d’assurance que lorsqu’on faisait valoir qu’il n’y en avait pas et qu’il n’y en aurait pas car ni les gouvernements libéraux ni les nations opposées à une évolution fédérale de l’Union ne voudraient aller plus loin que ce Traité inspiré par la France et l’Allemagne, on était récusé, sommé de se taire, voire insulté avec une passion, une violence, une haine proprement inouïes. La France a dit « non ». Les Pays-Bas en ont fait autant avec plus de force encore et où en est-on ? Le New York Times qui avait, depuis longtemps, une claire sympathie pour l’affirmation de l’Europe constate que ces votes pourraient mettre terme aux « efforts de développement d’une politique étrangère commune » de l’Union et entraîner l’euro, « puissant symbole, écrit-il, de l’unité européenne », dans une « spirale de baisse ». En Grande-Bretagne, les journaux de M. Murdoch, chantre du libéralisme le plus sauvage, ardent défenseur de la guerre d’Irak et grand ami de la Chine et de Georges Bush, jubilent, trépignent, éructent de joie. Le Financial Times enterre sobrement l’Europe politique comme une déraisonnable utopie et Tony Blair, à défaut d’annuler déjà son référendum, s’apprête à « geler », lundi, le projet de loi qui devait l’organiser. En principe les capitales européennes restent en faveur de la poursuite du processus de ratification mais beaucoup de pays voudraient, à l’instar du Danemark, que la France et les Pays-Bas s’engagent à revoter sur ce texte au terme de ce processus ce qui est évidemment impossible. Il faut voir les choses en face. Ce n’est pas seulement que l’occasion de bâtir une Europe politique vient d’être perdue pour la deuxième fois. Ce n’est pas seulement que ceux qui ont cru dire « non » à une Europe du laisser-faire viennent, en réalité, de priver l’Europe élargie des cadres démocratiques institutionnels qu’exigeait la formation d’une aussi vaste zone de libre-échange entre des pays de développement inégal. Ce n’est pas seulement que, par un tragique paradoxe, la colère et la détresse des plus faibles laissent la voie libre aux plus puissants et que nous n’avons pas fini de payer cette erreur. C’est aussi que le projet même d’unité européenne est maintenant en danger. Il l’est pour trois raisons. La première est que ces votes ont mis en lumière un tel rejet de l’élargissement, une telle peur des nouveaux entrants, qu’une durable défiance s’installe entre la « jeune » et la « vieille » Europe. La deuxième est que, la France s’étant mise en retrait de l’Union, la tentation sera grande pour une Allemagne où la droite revient aux affaires de tourner ses regards vers Londres et Washington et de, d’abord, jouer ses propres cartes dans une Europe marché dont elle est le centre industriel et géographique. La troisième est que, sans un ferme attelage franco-allemand, l’Union élargie risque vite d’être paralysée et, bientôt, déchirée par la somme de ses divergences économiques et politiques. Que faire ? La certitude est qu’on ne réparera pas ces dégâts sans mesurer, d’abord, leur ampleur et la responsabilité de ceux qui ont appelé à les commettre.

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