Il n’y a rien de comparable entre ces manifestations turques et les révolutions arabes. Non, ce n’est pas le printemps d’Istanbul, mais cette explosion de ras-le-bol contre la majorité islamique constamment réélue depuis 2002 n’en constitue pas moins un grave avertissement pour le pouvoir en place.

Ce n’est pas une crise de régime parce que la Turquie est une république parlementaire, que personne n’y conteste la régularité des trois scrutins qui ont permis à l’AKP, le Parti justice et développement, d’accéder aux commandes et de s’y maintenir et que l’économie turque, surtout, est en plein boom. En Turquie, la croissance est aussi forte qu’en Chine, le revenu moyen a été multiplié par trois en dix ans et la confiance en l’avenir est telle que des enfants de l’émigration d’après-guerre y reviennent d’Allemagne, de France ou des Pays-Bas car leurs diplômes et leur multilinguisme leur y offrent des emplois désormais beaucoup plus faciles à trouver là-bas que dans l’Union européenne.

En Turquie, le chômage des jeunes diplômés n’est absolument pas le problème qu’il était et demeure dans les pays arabes où il avait été l’une des causes majeures des révolutions mais alors pourquoi un projet de construction d’un centre commercial dans un parc d’Istanbul a-t-il pu provoquer, dans tout le pays, des manifestations d’une telle ampleur ?

La réponse est que la Turquie, celle des villes mais pas seulement, est un pays infiniment plus moderne et progressiste que ne l’est l’AKP du Premier ministre Recep Erdogan. Issu de l’islamisme, ce parti avait su gagner une majorité des suffrages en rompant avec toute tentation théocratique et acceptant la laïcité que Kemal Atatürk avait inscrite dans la Constitution dans les années 20, lorsqu’il était allé jusqu’à interdire le port du voile dans les administrations et l’enseignement. L’AKP s’était parallèlement rallié à l’aspiration nationale qu’était l’entrée dans l’Union européenne et c’est ainsi que ce parti avait ajouté à ses soutiens dans les couches sociales les plus défavorisées celui du patronat séduit par son libéralisme économique et d’une partie des classes moyennes aussi, tournées vers l’Europe et qui voyaient en lui un moyen de se débarrasser de la toute puissance politique de l’armée.

Entre l’AKP et la Turquie, il y eut une lune de miel mais elle n’est plus du tout ce qu’elle fut car, si ces « islamo-conservateurs » ont accepté les élections et la séparation de l’Eglise et de l’Etat, ils n’ont pour autant pas renoncé à leur extrême conservatisme social et à l’autoritarisme qu’incarne leur Premier ministre. Le dialogue et la concertation sont des notions inconnues de Recep Erdogan qui pense avoir tous les droits parce qu’il est élu. L’AKP considère toujours qu’il est de sa mission de rendre à la religion la place qu’elle a largement perdue en Turquie et d’y restaurer de bonnes mœurs en s’attaquant à l’avortement, à la consommation d’alcool et à l’interdiction du voile.

Cela ne passe pas dans cette société jeune, européenne et largement sécularisée et c’est cette évidence qui vient d’éclater avec l’affaire du parc promis au béton, avec cette soudaine rage collective unissant la jeunesse et toutes les oppositions contre l’autoritarisme, le puritanisme et l’argent roi.

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