Exprimé ou murmuré, le reproche s’entend beaucoup. En recevant en ami le président russe à Paris, en envisageant, surtout, la vente de bâtiments de guerre à son pays, la France sacrifierait, dit-on, la défense des droits de l’homme sur l’autel de la realpolitik. Tout semble fonder cette critique puisque la Russie est tout, sauf une démocratie, qu’on y tue des journalistes sans aucune conséquence judiciaire, que l’arbitraire y règne et que la France courtise la Russie pour, à la fois, y développer ses exportation et l’amener à faire front avec les Occidentaux contre les ambitions nucléaires de l’Iran. D’un côté, des libertés foulées aux pieds ; de l’autre, des intérêts économiques et politiques primant cette réalité : la cause parait entendue mais il faut se méfier des simplismes. Le premier consiste à penser qu’on pourrait instaurer la démocratie en Russie en refusant de commercer avec elle. Ce n’est pas le cas. A ostraciser ce pays, l’Europe et les Etats-Unis ne feraient que le pousser dans les bras de la Chine et le ranger aux côtés des Etats qui menacent la stabilité internationale et se cherchent, pour cela, des appuis, diplomatiques, commerciaux et technologiques. C’est ce qui était en train de se produire lorsque Georges Bush voulait faire avancer l’Otan jusqu’aux frontières russes et les libertés n’auraient rien gagné à la poursuite de ce processus, pas plus en Russie qu’ailleurs Deuxième simplisme, si la Russie voulait envahir la Géorgie, puisque c’est elle qui serait, dit-on, menacée par ces ventes d’armes, elle n’aurait aucun besoin de bâtiments français pour le faire. Il lui suffirait de donner un ordre de marche à ses troupes mais elle n’a aucun désir d’annexer ce pays, pas plus que l’Ukraine. Ce qu’elle ne veut pas, c’est laisser l’Otan se rapprocher plus encore de ses frontières. Cela viole, c’est vrai, la liberté de Kiev et de Tbilissi de choisir leurs alliances mais ce n’est ni plus surprenant ni plus menaçant que si l’Union européenne refusait que la Suisse s’ouvre à des bases russes ou chinoises. Troisième simplisme, la France n’est pas seule à renouer le dialogue avec la Russie. Elle le fait avec plus d’éclat que d’autres car c’est le style de son président, aussi ardent à revenir aux fondamentaux de la diplomatie française qu’il avait été pressé de les renier, mais tous les pays occidentaux, Etats-Unis en tête, ont repris la route de Moscou, non seulement parce qu’il vaut mieux arrimer la Russie à l’Ouest que la laisser voguer vers la Chine mais aussi car aucune des grandes crises internationales ne se réglera sans elle. Quant au quatrième simplisme, il est de considérer qu’il n’y aurait aucun espoir de voir la démocratie progresser en Russie. Ce pays a connu, il y a dix ans, une régression autoritaire lorsque l’anarchie mafieuse des années Eltsine a conduit sa population à vouloir un Etat fort. Cette régression dure mais la Russie se diversifie. Ses grandes fortunes comme ses classes moyennes aspirent à la fin de l’arbitraire et, si le pouvoir de son nouveau président est bien relatif, il incarne et exprime ces aspirations qu’il défend avec constance. C’est ce mouvement qu’il faut appuyer, en sachant qu’il sera long.

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