Les magasins étaient pleins. On y venait se fournir de toutes les autres démocraties populaires. Du matin au soir, des embouteillages de Mercedes d’occasion rachetées en Autriche et en Allemagne bloquaient le cœur de Budapest, la capitale. Pour un journaliste découvrant la Hongrie en 1978, ce pays était presque incompréhensible tant il était moins sinistre et plus riche que le reste du bloc soviétique, Pologne, Tchécoslovaquie ou Roumanie. Janos Kis, la tête pensante de la dissidence hongroise, avait alors entrepris de me l’expliquer. « En 1956, avait-il commencé, ... ». Tiens ! Ici aussi, tout avait donc commencé en 56, comme en Pologne où, à chaque fois que je demandais à un responsable du parti, un dignitaire catholique, une figure de la dissidence, un ouvrier, un étudiant, comment il se pouvait qu’il règne, de fait, un tel pluralisme dans un pays communiste, tous répondaient aussi : « En 1956… ». En Pologne comme en Hongrie, 1956 fut une année de révolutions. La dénonciation des crimes de Staline par Khrouchtchev devant le XX° congrès du parti soviétique y avaient bientôt provoqué tout à la fois une ébullition puis des troubles socio-politiques et un retour en grâce de communistes réformateurs, Wladislaw Gomulka à Varsovie, Imre Nagy et Janos Kadar à Budapest, qui avaient tous été éliminés, emprisonnés, torturés au temps de la répression stalinienne et qu’on laissait revenir en scène pour tenter de sauver la situation. Aux débuts, il y eut un profond parallélisme entre l’éveil de ces deux pays qui se prêtaient la main dans l’audace mais, très vite, tout les sépara. En Pologne Gomulka sait jusqu’où ne pas aller trop loin. Avec l’aide de l’Eglise catholique et l’assentiment d’intellectuels communistes qui rêvaient, pourtant, de démocratie, il parvient à canaliser la contestation avant que l’URSS n’intervienne. En Hongrie, au contraire, débordé par la rue, Imre Nagy restaure le pluripartisme, parle de rompre l’alliance militaire avec Moscou et l’Armée rouge écrase l’insurrection hongroise dans le sang avant qu’Imre Nagy ne soit pendu, avec l’assentiment de Janos Kadar, devenu l’homme des Soviétiques. L’URSS a sauvé son empire. La déstalinisation a montré ses limites mais tout n’en pas moins changé dans ces deux pays. En Pologne, Gomulka offre des marges de liberté d’expression à l’Eglise et aux intellectuels qui l’ont aidé à trouver un compromis avec Moscou. En Hongrie, Janos Kadar tente de faire oublier le bain de sang auquel il avait acquiescé en lançant, dès les années soixante, les réformes économiques qui vont faire de son pays la « baraque la plus gaie du camp », comme on dit alors. C’est de ces marges de liberté polonaises que naîtra Solidarité en 1980. C’est de ces réformes hongroises que s’inspirera, en 1985, la première phase de la Perestroïka soviétique. C’est de 1956 et de ces deux pays que sont provenus l’appel d’air et les changements sourds qui provoquèrent, en 1989, l’implosion soviétique. Lent mouvement de plaques tectoniques, la chute du mur de Berlin s’était amorcé 33 ans plus tôt mais il y eut – ce sera la suite de cette série – bien d’autres moments clé.

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