C’est avec enthousiasme que l’argent a salué le résultat des élections turques. La bourse d’Istanbul a bondi de plus de 5 points. La livre turque a terminé, hier, en hausse de plus de 3%. L’argent a repris confiance en la Turquie parce qu’il ne déteste rien tant que l’incertitude et que la majorité absolue remportée par les islamo-conservateurs de Recep Tayyip Erdogan semble promettre une stabilité politique.

C’est logique, mais le problème est que la logique des marchés est plus souvent simpliste que clairvoyante et que l’argent pourrait avoir bien vite à déchanter là car, enfin, que peut faire le président turc de cette victoire ? Il est devenu tellement autoritaire qu’il ne s’est écoulé qu’une douzaine d’heures entre les premières projections des télévisions et l’arrestation de deux nouveaux journalistes coupables de lui avoir déplu. Après les fermetures de journaux et de chaînes pendant la campagne électorale et le passage à tabac, il y a un mois, d’une grande figure de la presse, ce n’est pas comme cela que Recep Erdogan pourra se rapprocher de l’Union qui a, pourtant, besoin de lui pour freiner le passage des réfugiés syriens en Grèce. Les dirigeants européens auront à le ménager. Il n’est pas improbable que l’Union fasse semblant de relancer les négociations d’adhésion de la Turquie car c’est l’une des conditions que Recep Erdogan met à son aide dans cette crise mais, politesses ou pas, les portes de l’Europe resteront fermées à la Turquie car c’est maintenant la dérive dictatoriale de son président qui les lui ferment. Cela signifie qu’il n’y aura pas avant longtemps de perspective d’entrée de la Turquie dans l’Union alors même que c’est en reprenant à leur compte cette si vieille ambition des laïcs turcs que les islamo-conservateurs avaient présidé pendant dix ans à un boom économique qui avait fait décoller leur pays et développé sa démocratie. La Turquie n’était plus loin de transformer l’essai mais c’est l’Europe qui en avait décidé autrement en faisant comprendre que finalement, non, elle ne voulait pas de ce nouvel élargissement.Recep Erdogan s’était donc tourné vers le Proche-Orient où ses entreprises faisaient merveille mais le Proche-Orient a implosé, le taux de croissance turc s’est réduit de moitié et « le sultan », comme l’appellent ses adversaires, en est là, loin de l’Europe, des mondes arabes et, maintenant, de la Russie avec laquelle il s’est fâché pour cause de Syrie. Triomphant ou pas, il a maintenant un choix à faire. Sa première option serait de suivre sa pente, de durcir son régime, de flatter la religiosité des électeurs les plus conservateurs, de vraiment relancer les hostilités avec les Kurdes et d’assumer un repli de l’économie turque. C’est ce que craignent les classes moyennes mais Recep Erdogan aurait aussi l’option de jouer l’ouverture, de donner des gages à l’Europe et de s’appuyer sur les Etats-Unis. Ce n’est pas le plus probable mais la nécessité - qui le sait ? - pourrait l’y conduire.

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