A l’origine, Al Qaëda, « la base » en français, tirait son nom de l’Afghanistan. Ce pays a en effet été la base, le berceau du mouvement islamiste fondé et financé par Oussama ben Laden, lorsque les Etats-Unis ont conçu d’y faire converger des volontaires venus de tout l’Islam pour contrer l’invasion soviétique de 1979. Soutenue par l’Arabie saoudite et le Pakistan, cette entreprise fut un plein succès puisqu’elle permit aux Américains de mettre à genoux les Soviétiques sans avoir à les affronter directement. L’URSS ne se serait pas effondrée aussi vite sans la constitution de ces brigades internationales mais le monde n’a pas fini de payer cette erreur historique car, une fois l’Armée rouge chassée d’Afghanistan, les volontaires islamistes sont repartis vers leurs patries respectives, persuadés de l’invincibilité de la vraie foi et convaincus qu’après avoir abattu une superpuissance ils ne feraient qu’une bouchée de l’autre et de ses alliés, notamment musulmans. L’Algérie des années 90 fut ainsi la grande victime de la stratégie afghane des Etats-Unis et, lorsque les taliban eurent pris le pouvoir à Kaboul, ce mot d’Al Qaëda prit un deuxième sens. « Base » signifia alors place forte, base de lancement des attaques, car ben Laden disposait avec le régime taliban d’un pays souverain à partir duquel organiser en toute tranquillité la deuxième étape de son combat, l’offensive contre les Etats-Unis et l’ensemble du monde occidental. C’est d’Afghanistan que furent coordonnés les attentats du 11 septembre et quand la riposte américaine eut chassé les taliban du pouvoir et privé ben Laden de sa base militaire, Al Qaëda prit de fait un troisième sens. Comme l’explique Gille Kepel dans son dernier livre, « base » signifie depuis base de données car Al Qaëda est aujourd’hui devenue un label dont se réclament une nébuleuse de mouvements islamistes nationaux et régionaux, voir de groupes d’individus, dont le seul lien organisationnel est internet, outil de propagande, de recrutement et d’échanges d’expériences. Privée de base géographique et militaire, Al Qaëda est devenue une mouvance idéologique, le drapeau commun des plus fanatiques des islamistes qui, unis dans une quête d’identité et mus par un ressentiment social, culturel ou les deux, veulent déstabiliser les pays musulmans pour y imposer des régimes intégristes débarrassés de toute influence occidentale, réunir l’Islam au-delà des frontières nationales et organiser sa renaissance. Le mouvement qui est derrière les attentats de samedi à Bali, la Jamaah Islamiyah, la « communauté islamique » en français, a ainsi pour objectif de plonger dans le chaos l’Indonésie, alliée des Etats-Unis et plus peuplé des pays musulmans du monde, afin de l’unir dans un Etat islamique avec la Malaisie, Singapour, le sultanat de Bruneï, le sud des Philippines et celui de la Thaïlande. Le premier ennemi de cette « base », ce sont les gouvernements musulmans et le problème qu’elle pose n’est pas militaire. Il est policier, social et politique.

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