Ce matin, retour en Turquie avec cette question : le président turc Erdogan est-il devenu fou ?

Manifestation à Cologne le 31 juillet 2016
Manifestation à Cologne le 31 juillet 2016 © Getty / Sascha Steinbach

C'est évidemment une question rhétorique : mais c'est vrai qu'à écouter Recep Tayyip Erdogan ces derniers jours, on peut presque légitimement se la poser. Qu'entend-on ? Un homme visiblement secoué par un coup d'Etat raté s'en prendre à la planète entière.

Non content d'avoir mis à pied 70 000 officiers et fonctionnaires en tous genres et d'en avoir jeté une bonne dizaine de milliers en prison, ErdoHan s'en est pris à l'Allemagne et aux Etats-Unis les accusant sinon d'avoir fomenté, du moins de soutenir les putschistes.

Comme personne n'imagine sérieusement qu'Angela Merkel ait ourdi un complot contre le sultan d'Ankara depuis les tréfonds de sa chancellerie berlinoise, la question est donc : pourquoi attaquer de cette façon la placide et consensuelle Allemagne ?

Et donc ? Pour quelle raison ?

D'abord, il y a des raisons internes : le complot étranger contre la pauvre Turquie a bonne presse auprès de la population. Avec, en plus, un fond historique : nous, Européens, avons dépecé l'empire Ottoman après la 1ere guerre mondiale.

Mais la vraie raison est ailleurs : si ErdoHan accuse l'Allemagne, c'est pour mieux peser sur l'Europe. En gros, le message c'est : retenez-moi ou plutôt retenez-vous, ou je fais un malheur. Cessez vos critiques ou j'ouvre à nouveau mes frontières.

En clair, c'est un chantage aux réfugiés syriens qui sont, je le rappelle, 2M à vivre en Turquie et qui, si on leur facilitait la passage, préféreraient l'Europe. Et on les comprend. En clair, ErdoHan a les clés de la boutique Europe et il le sait.

Mais pourquoi en plus menacer les Etats-Unis ?

Un peu pour les mêmes raisons : d'une part, les Turcs sont persuadés que les Etats-Unis sont derrière le coup d'Etat raté du 15 juillet. En s'en prenant aux Etats-Unis, ErdoHan ne fait donc que surfer sur une rumeur, une théorie complotiste populaire.

Ce qui est étonnant, c'est la modération de la réponse étasunienne. En fait, Washington est très embarrassé. La Turquie est indispensable aux opérations américaines en Syrie et en plus, elle est un allié incontournable face à la Russie au sein de l'Otan.

Donc, pas question de céder trop ouvertement à la colère du sultan, mais pas question non plus de hausser le ton. Bref, de l'Allemagne aux Etats-Unis, tout le monde fait le gros dos et pariant qu'il ne s'agit là que d'effets de scène, d'esbroufe de meetings.

Vu l'étendue des purges, ça ne ressemble pas à de l'esbroufe !

Vous avez mis le doigt sur l'essentiel : les purges et surtout, les purges dans l'armée turque. Il faut comprendre qu'en quelques semaines, la moitié des officiers de haut rang turc ont été au mieux limogés, au pire arrêtés.

Or sur ce point, il est difficile de critiquer ErdoHan : une partie de l'armée turque s'est objectivement rendue coupable d'avoir voulu renverser un pouvoir civil élu. D'autant que l'armée a toujours été une sorte d'anomalie :

Elle décide elle-même, par exemple, de ses promotions internes et gère son budget à sa guise. Des privilèges et une autonomie que serait impensables en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis. D'où l'infinie patience et discrétion de l'Occident vis-à-vis d'ErdoHan.

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