Ce pouvoir a peur. Le pouvoir chinois paraît tant craindre la contagion jusque sur ses terres du printemps arabe – de ce « chaos », dit sa presse – qu’il matraque les milieux oppositionnels. Depuis la chute du président tunisien, près d’une trentaine d’opposants ont été placés en détention, plus de trente autres ont été assignés à résidence, l’un des plus célèbres d’entre eux, Liu Xianbin, un ancien de la Place Tiananmen, a été condamné, il y a dix jours, à dix ans de prison pour « subversion » et un artiste connu, Ai Weiwei, a été interpellé hier alors qu’il s’apprêtait à partir pour Hong Kong. « Chaque jour quelqu’un disparaît, est interpellé, détenu ou inculpé », constatent les défenseurs de la dissidence chinoise et cela dure depuis que la révolte tunisienne et ses suites ont incité l’opposition à lancer, mi-février, des appels sur internet à « se promener » le dimanche dans treize villes, sans banderoles ni slogans, en « prétendant ne faire que passer ». Ces appels ont bel et bien été entendus. Noyées dans des cohortes de policiers en uniforme et en civil, quelques poignées d’hommes et de femmes, tout aussi courageux que les manifestants syriens de ces quinze derniers jours, se sont retrouvés aux lieux dits mais ils étaient si peu nombreux, si discrets, silencieux et semblables aux vrais passants ignorants de tout que cela ne ressemble, ni de près ni de loin, au printemps arabe. La disproportion entre ces rassemblements et la brutalité de la réaction qu’ils ont suscitée est telle qu’elle vient montrer deux choses. La première est que la forme de protestation inventée par les jeunesses arabes inquiète toutes les dictatures parce qu’il est extrêmement difficile d’empêcher l’utilisation des moyens de communication modernes pour le lancement de mots d’ordre par des jeunes gens inconnus des forces de police ; qu’il est délicat de réprimer des manifestants non-violents sans que cela ne leur attire une sympathie et qu’à laisser ces rassemblements se faire, on risque de les voir grossir. Négligée depuis que Gandhi s’en était servie avec tant d’efficacité contre l’Empire britannique, l’arme de la non-violence fait un retour en force qui a toute raison de faire peur aux régimes autocratiques et la seconde leçon de cette brutalité des autorités chinoises est qu’elles se sentent peu sûres d’elles-mêmes. Si elles se sont résolues à s’attaquer à ces « promenades » avec tant de violence, c’est que le parti communiste chinois gouverne seul depuis plus longtemps encore que les régimes arabes, que les écarts de richesse et la corruption sont bien aussi insupportables en Chine qu’au Maghreb et au Machrek et que, comme à l’Est et au Sud de la Méditerranée, la société chinoise et particulièrement la jeunesse sont désormais informées de tout et aspirent à plus de liberté. L’atout du pouvoir chinois est qu’il a spectaculairement fait progresser le niveau de vie depuis trois décennies et que la population ne souhaite pas que l’instabilité compromette ce relatif bien-être mais, plus la Chine se modernise, plus l’arbitraire du parti unique devient anachronique. C’est si vrai que le Premier ministre lui-même, Wen Jiabao, ne cesse plus d’appeler à des réformes politiques dont l’heure ne paraît pas encore venue.

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