Si Valéry Giscard d’Estaing avait voulu faciliter l’entrée de la Turquie dans l’Union, il n’aurait pas fait mieux. En prenant soudain position contre cette candidature, il a, d’abord, contraint les gouvernements européens, tous les plus importants d’entre eux en tout cas, à déclarer qu’ils n’avaient pas de raison de revenir sur un engagement pris, que la Turquie avait, bien entendu, des réformes à faire avant que des négociations ne puissent s’ouvrir mais que, si ces conditions étaient remplies, le processus d’adhésion s’engagerait comme prévu. Non seulement l’engagement européen en a été solennisé mais les nouveaux dirigeants turcs, ces anciens islamistes qui se définissent aujourd’hui comme « démocrates-musulmans » ont compris qu’ils devaient, eux, précipiter le changement dans leur pays. Non contents de réitérer leur pleine acceptation des principes de laïcité inscrits depuis huit décennies dans la Constitution turque, ils ont fait preuve, sitôt élus, de plus de souplesse que leurs prédécesseurs sur le règlement de la question chypriote et surtout adopté, comme à la chaîne, des projets de loi affirmant les libertés individuelles. Dès la semaine prochaine, les députés devraient être saisis de texte réprimant pour de vrai l’usage de la torture dans les commissariats, garantissant aux journalistes le secret de leurs sources et permettant l’enregistrement de prénoms kurdes par l’état-civil. Après l’abolition de la peine de mort et l’autorisation de l’emploi du kurde dans les media, mesures prises en août dernier par le précédent gouvernement, la Turquie entre ainsi dans une phase de démocratisation accélérée, paradoxalement précipitée par la victoire électorale d’anciens islamistes qui ont des gages à donner, à l’Europe comme aux Turcs. C’est bien. Personne n’aurait à le regretter mais cet emballement pose un redoutable problème aux dirigeants européens. Jamais ils n’avaient imaginé que les choses iraient aussi vite. Jamais ils n’avaient pensé que les Turcs seraient en mesure de leur dire, la semaine prochaine, au sommet européen de Copenhague, qu’ils remplissaient leurs engagements et que l’Europe devait remplir le sien, fixer une date d’ouverture aux négociations d’adhésion. Valéry Giscard d’Estaing a bien involontairement mis l’Union dans un mauvais cas car l’Europe ne peut ni claquer la porte au nez des Turcs alors que leur candidature a été accepté et que cela a fait évoluer ce pays comme jamais ni, moins encore, ouvrir un nouveau chantier d’élargissement alors qu’il y a déjà dix nouveaux pays à intégrer et une réforme des institutions en cours. Trop, c’est trop et il faut donc inventer une manière de faire patienter la Turquie sans lui donner l’impression d’être éconduite. Pas simple mais c’est ce que Jacques Chirac et Gerhard Schröder vont tenter de faire, ce soir, pendant leur dîner commun, car l’un comme l’autre jugent essentiel d’intégrer la Turquie à l’Union pour montrer qu’un Islam laïc et démocratique est euro-compatible. L’idée est donc de fixer aux Turcs une date, après l’élargissement, à laquelle on décidera de la date d’ouverture des négociations – pourvu, bien sûr, que toutes les conditions politiques posées aient été remplies d’ici là. Adhésion dans dix à quinze ans.

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