Dimanche, la Russie vote. On scrutera, lundi, la composition de la nouvelle Douma, du Parlement, mais ce scrutin n’a pas beaucoup plus d’importance que n’en avaient, du temps de l’URSS, les élections au Soviet suprême. Avec plusieurs partis en lice, ce vote aura les apparences du pluralisme mais, après soixante-dix ans de communisme et quinze années d’espoir puis d’anarchie, la Russie est une « démocratie dirigée », concept inventé par Vladimir Poutine et dernière étape avant la dictature vers laquelle il la dirige à grands pas. Anatoli Tchoubaïs, leader du parti libéral et grand artisan des privatisations des années quatre-vingt-dix, n’avait en ce sens pas tort de dire, hier, qu’on assiste, à Moscou, à la montée d’une alliance entre la bureaucratie et des nationalistes « fascistes » mais comment en est-on arrivé là ? C’est tout simple. Lorsque les réformes introduites par Mikhaïl Gorbatchev eurent achevé d’ébranler ce qui restait du système soviétique, lorsque Boris Eltsine eut compris qu’il pouvait surfer sur le mécontentement social et l’ivresse de la liberté pour s’emparer du pouvoir, il fit deux choses. La première fut de faire exploser l’URSS, du jour au lendemain, pour qu’il n’y ait plus de Président soviétique et que Mikhaïl Gorbatchev n’ait plus qu’à lui céder le Kremlin. La seconde fut de séduire les Etats-Unis et le FMI, d’obtenir d’eux soutiens politiques et crédits, en s’appuyant sur de jeunes économistes qui prônaient, avec ce même Anatoli Tchoubaïs, une révolution libérale, une « thérapie de choc », disaient-ils. Le résultat fut tragique. La plupart des Républiques libérées du carcan soviétique tombèrent aussitôt entre les mains des dirigeants communistes locaux qui les gouvernent par la peur et la corruption. En Russie même, les privatisations, opérées dans un pays sans capitaux privés, ne furent qu’un partage de la richesse nationale entre les membres de ce qu’on appela vite la « famille » Eltsine. Les nouveaux capitalistes, les oligarches, furent choisis, nommés par le Kremlin, dont ils n’étaient que les hommes de paille et, en moins de dix ans, l’écart des richesses était devenu tel, la ruine des retraités si épouvantable et l’humiliation nationale des Russes si profonde que le pays n’aspirait plus qu’à un homme à poigne. Ce fut Vladimir Poutine, placé au Kremlin par la famille Eltsine, mais qui ne veut pas se contenter des apparences du pouvoir. Autour de cet ancien patron du FSB, de l’ancien KGB, c’est l’appareil répressif qui est désormais aux commandes, une nouvelle génération policière de gens qui non seulement veulent leurs oligarches à eux et évincent les autres mais veulent aussi gouverner sans partage ni contre-pouvoirs, sans presse libre et sans vrais partis. C’est pratiquement fait. Tout, en Russie, est aujourd’hui, contrôlé, dirigé par le Kremlin, avec l’assentiment populaire car, sous les applaudissements de l’Occident, Boris Eltsine a identifié, dans ce pays, la démocratie au vol organisé. Les Russes soutiennent Poutine car ils veulent, on les comprend, un Etat, des lois, une police, mais ce que ce Président leur apporte, c’est la fin de l’espoir démocratique, une nouvelle dictature, un national-capitalisme fondé sur l’arbitraire policier et des trusts privés à la botte du Kremlin.

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