Les rassemblements d’aujourd’hui seront importants. La liberté n’a pas déjà perdu en Egypte mais tout, désormais, la menace. Cette terreur soudainement exercée contre les journalistes étrangers, leur tabassage au coin des rues, leurs arrestations, la chasse lancée contre eux jusque dans leurs chambres d’hôtel, ont un but qui n’est que trop clair. Il faut qu’il n’y ait ni témoins, ni son, ni images de la répression qui frappera les manifestants dans les heures à venir. Il faut que les journalistes n’osent plus travailler et finissent par quitter le pays pour que ce régime puisse faire tomber la nuit sur l’Egypte en toute impunité. Sept des jeunes démocrates qui avaient initié ce mouvement ont été arrêtés hier sans qu’on ne puisse rien leur reprocher d’autre que d’avoir exercé leur liberté d’expression, de réunion et de manifestation. Omar Souleimane, ce vice-président qui a raté l’occasion d’être l’homme d’une transition ordonnée, a parallèlement donné un avant-goût de ce qui se passerait si ce régime l’emportait en expliquant cyniquement que les violences de la place Tahrir, celles que le pouvoir a orchestrées, étaient le fruit d’un « complot » qu’il attribue soit à l’étranger soit aux Frères musulmans. Ce sont des mots qui glacent car, si complot il y a, il faudra arrêter les soi-disant coupables. On les torturera pour leur arracher des aveux avant de les faire disparaître ou des les envoyer en camps pour des décennies. Tout en rejetant, par la bouche d’Omar Souleimane et celle d’Hosni Moubarak, les appels américains à une transition immédiate, ce pouvoir esquisse ce que pourrait être la brutalité de sa reprise en main. L’enjeu est si clair que les jeunes chefs de file de ce soulèvement disaient hier qu’ils préféraient tomber sous les balles que finir découpés au chalumeau dans des salles de torture. A la détermination du pouvoir répond celle des démocrates qui savent n’avoir plus rien à perdre et c’est pour cela que cette journée est tellement cruciale. Si la peur dissuade trop de gens de descendre dans la rue, le pouvoir aura gagné et pourra se venger de ces jours où tout lui a échappé. Ce mouvement écrasé, les protestations internationales ne seraient plus que de pure forme mais si assez de gens trouvent au contraire le courage de braver la mort pour défendre la liberté ce pouvoir n’aura plus le choix qu’entre un bain de sang et un aveu d’impuissance. L’un comme l’autre précipiteraient sa fin. Le bain de sang le mettrait au ban du monde. L’aveu d’impuissance l’affaiblirait tant qu’il n’aurait plus qu’à céder la place. On ne sait pas. On va voir mais l’Egypte hésite aujourd’hui entre deux destins – une démocratisation qui confirmerait son rôle de nation phare du monde arabe et un durcissement de sa dictature qui lui ferait faire un saut dans le passé au moment même où l’Algérie, la Jordanie et même le Yémen optent, au contraire, pour des mesures d’ouverture qui paraissent profondes à Alger. En toute hypothèse, le monde arabe se reconfigure et reste une grande question. Après avoir si clairement exigé le changement en Egypte, les Etats-Unis peuvent-ils accepter qu’Hosni Moubarak leur fasse un bras d’honneur ? Il semble que non, et c'est à Washington aussi, que se jouera cette journée.

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