S’il fallait traduire le nom de l’Ukraine, ce serait quelque chose comme la « Bordurie », le pays des limites, des frontières. A la fois uniate à l’Ouest, c’est-à-dire unie au Vatican, et orthodoxe à l’Est, partageant, autrement dit, la foi de Russie, l’Ukraine a un pied dans les deux Europe, celles de l’Union européenne et de la Fédération de Russie entre lesquelles elle se situe et, comme tout zone de confluence, elle peut unir ou désunir. Un peu plus grande que la France et dotée, comme elle, de riches terres agricoles, l’Ukraine a failli mettre les Occidentaux et la Russie aux prises lorsque son précédent président voulait la faire entrer dans l’Otan en même temps que la Géorgie, une autre des anciennes républiques soviétiques. Pour la Russie, il y avait quasiment, là, un casus belli non seulement parce que l’Ukraine est le berceau de la Russie, le lieu de son baptême et la plaine d’où elle s’était étendue et affirmée depuis mille ans, mais aussi parce qu’elle ne voulait pas se retrouver encerclée par une Alliance militaire dont elle ne fait pas partie et qui l’aurait prise en étau. Freiné par la France et l’Allemagne mais activement soutenu, à l’époque, par la Pologne et les Etats-Unis de Georges Bush, ce projet avait considérablement refroidi les relations entre Washington et Moscou mais il est, maintenant, enterré. Par 253 voix sur 450, le Parlement ukrainien a adopté, hier, en première lecture, un projet de loi faisant de l’Ukraine un pays « non aligné » qui s’interdit d’entrer dans quelque alliance militaire que ce soit. Dénoncé, par l’opposition, comme une inféodation à la Russie mais point fort de la campagne de Viktor Ianoukovitch, le président élu en janvier dernier, l’adoption de ce statut de quasi-neutralité ne fait, en revanche, pas renoncer l’Ukraine à son désir d’intégration à l’Union européenne. Elle veut, au contraire, accélérer ce processus de rapprochement, conclure un accord de libre-échange avec l’Union et entamer, sur cette lancée, des négociations d’adhésion. L’entreprise sera de longue haleine, une quinzaine d’années minimum, mais l’Ukraine ambitionne, désormais, de devenir ce que sa géographie fait naturellement d’elle, un pont entre les deux piliers du continent – entre l’Union et la Fédération, deux ensembles qui n’ont pas vocation à se fondre et ne le désirent ni l’un ni l’autre mais auxquels tout commande d’organiser et institutionnaliser leur coopération économique et politique. La Russie regorge de matières premières, pétrole, gaz et autres. Elle a un immense territoire, le plus vaste du monde, à développer et équiper. L’Union a les entreprises et la technologie nécessaires. Ces deux ensembles peuvent s’enrichir l’un l’autre, créer ensemble des emplois, s’assurer mutuellement des débouchés et des approvisionnements et, à eux deux, ils peuvent également assurer la stabilité du continent Europe par des accords de sécurité. Avec le vote d’hier, l’Ukraine ne s’est pas seulement donné les avantages d’une plaque tournante économique dont la neutralité militaire sera inscrite dans la loi. Elle a, surtout, apporté sa pierre à la construction d’un continent qui reste à bâtir.

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