Il y avait deux Turquie, il y en a désormais trois. Il y avait la Turquie conservatrice et majoritaire, celle des campagnes et des plus pauvres, celle de la petite bourgeoisie et des PME florissantes, une Turquie attachée aux bonnes mœurs et à l’ordre moral qui constitue, en un mot, le socle électoral de ces islamistes devenus « islamo-conservateurs » du Parti justice et développement, l’AKP au pouvoir depuis 2002 après avoir remporté trois scrutins consécutifs.

Face à elle, il y avait un autre pays, plus jeune, plus urbain, la Turquie des gauches et de la droite laïques, des enfants de Kemal Atatürk, le père des Turcs qui avait, entre les deux guerres, proscrit le voile, donné le droit de vote aux femmes et organisé une stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat.

C’était la grande ligne de fracture mais, depuis ce week-end, une troisième force est apparue, au sein même de l’AKP. Face aux manifestations qui secouent le pays depuis maintenant cinq jours, le parti au pouvoir se divise entre deux courants, celui de l’intransigeance et celui du dialogue.

D’un côté, il y a Recep Erdogan, le très autoritaire Premier ministre qui ambitionne de faire passer la Turquie d’un régime parlementaire à un régime présidentiel et concentre toute l’hostilité de la deuxième Turquie. Bien qu’il ait publiquement regretté la violence dont la police a fait montre envers les manifestants, Recep Erdogan n’entend rien leur céder. Non seulement il veut poursuivre les réaménagements d’Istanbul qui les ont fait descendre dans la rue mais ils les accusent d’être menés par des extrémistes et d’avoir des liens avec l’étranger. Opposant les urnes à la rue, menaçant d’appeler deux millions de manifestants à lui montrer leur soutien, il fait monter les enchères d’heure en heure alors que le président en exercice, Abdullah Gül, l’autre grande figure de l’AKP, tient un tout autre langage.

Il dit, lui, que la démocratie ne se limite pas aux élections mais, qu’elle est aussi concertation et respect des autres. Le vice-Premier ministre, Bülent Arinc, abonde en son sens en prônant le dialogue « plutôt que les tirs de gaz sur les gens » et l’AKP se scinde ainsi, publiquement, entre une droite autoritariste et une droite modérée, soucieuse de la cohésion nationale et de l’image internationale de la Turquie.

C’est un nouveau moment de l’évolution des anciens islamistes, une crise dans la crise qui scinde le camp des islamo-conservateurs entre une droite dure et un centre-droit. C’est une bonne nouvelle mais, pour l’heure, la Turquie glisse dans l’incertitude et accroît encore la confusion générale au Proche-Orient.

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