Le nouveau « contrat social » post-Tiananmen est basé sur l’enrichissement, doublé d’une dose de nationalisme. Mais le pouvoir doit aussi réécrire l’histoire pour en chasser ses fantômes.

Place Tiananmen à Pékin, lundi 3 juin 2019. Circulez, y a rien à voir.
Place Tiananmen à Pékin, lundi 3 juin 2019. Circulez, y a rien à voir. © AFP / Nicolas ASFOURI / AFP

Il y a un énorme paradoxe historique dans la commémoration du massacre de Tiananmen, il y a 30 ans aujourd’hui. Tout le monde souligne à juste titre qu’il s’agit d’une mémoire interdite en Chine, et d’une répression dont même le bilan exact est inconnu à ce jour, entre 300 et 2500 morts selon les estimations.
 

Mais personne n’arrive à expliquer comment ce régime, dont François Mitterrand disait à l’époque qu’il n’avait « pas d’avenir » pour avoir fait tirer sur sa jeunesse, a pu non seulement se maintenir, mais devenir la seconde puissance économique mondiale, peut-être demain la première. Et il a réussi ce tour de force sans rien lâcher sur la nature autoritaire du régime, connaissant même un net durcissement depuis que l’actuel numéro un, Xi Jinping, a pris les rênes du Parti communiste, en 2012.
 

Cette question est pourtant fondamentale au moment où la Chine joue un rôle international incontournable, et participe aux nouveaux rapports de force qui vont façonner les prochaines décennies.
 

L’explication est double, selon moi. Il y a d’un côté le « contrat social », si je peux employer cette expression, proposé par le patriarche du Parti Deng Xiaoping lorsqu’il a lancé son slogan « enrichissez-vous »! La contrepartie de cette amélioration du niveau de vie était l’abandon de toute revendication politique, le renoncement aux demandes de liberté et de démocratie qui étaient celles du Printemps de Pékin.
 

La Chine vit toujours sur ce « contrat ». La promesse du pouvoir a été tenue, des centaines de millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, et ont rejoint une classe moyenne urbaine devenue la nouvelle base sociale du pouvoir. Le prix à payer a été élevé, mais tant que la croissance est au rendez-vous, le pouvoir y trouve sa légitimité. Pas satisfaisant d’un point de vue démocratique, mais d’une redoutable efficacité.
 

L’autre clé se trouve dans le nationalisme, devenu un carburant essentiel du mixte idéologique post-maoïste. La grandeur de la Chine, surtout quand elle est sous pression de Donald Trump, vaut tous les sacrifices.
 

Et ça marche tant que le double contrat est rempli, celui de la croissance, et celui de la puissance.
 

Tiananmen est de ce point de vue un fantôme qui vient rappeler aux Chinois qu’une autre voie était possible, non pas celle de l’Occident, mais celle de l’aile réformiste du Parti et de la société qui, à un moment, s’est incarnée dans le mouvement étudiant.
 

Mais cette autre voie a un nom, celui de Gorbatchev, coupable d’avoir libéralisé et conduit le Parti soviétique à sa perte. Personne à Pékin ne veut être le « Gorbatchev chinois », c’est devenu un gros mot en Chine...
 

Rigidité idéologique et sécuritaire d’un côté, succès économique de l’autre, l’alchimie chinoise est sans équivalent dans l’histoire. Elle passe par le contrôle absolu de la mémoire, de l’information et des émotions collectives. C’est la force, mais aussi la fragilité, d’un système basé non pas sur l’adhésion, mais sur la réécriture permanente de l’histoire. Car il y a bien une ligne directe entre Tiananmen et la Chine d’aujourd’hui.

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