Sur le fond, Michèle Alliot-Marie n’a pas tort. Sans doute la ministre de la Défense allait-elle vite en besogne lorsqu’elle déclarait, hier, à Varsovie, que la Pologne et la France avaient « aujourd’hui des visions très proches sur ce qu’il convient de faire en Irak ». Sans doute faudra-t-il encore du temps pour que les positions polonaise et française convergent vraiment mais il y a, oui, c’est vrai, un changement en cours en Pologne et qui dépasse largement la seule crise irakienne. Abasourdis, effarés, les Polonais sont en train de découvrir, avec l’Irak, que l’Amérique peut se tromper, qu’elle peut non seulement se mettre dans un mauvais cas mais fragiliser, du même coup, ses alliés les plus fidèles et la stabilité internationale. On ne le dit pas encore officiellement. On n’en est encore moins, publiquement en tout cas, à en tirer des conclusions stratégiques mais, partout, dans tous les milieux, un doute s’insinue. Vendredi dernier, Alexandre Kwasniewski, le Président polonais, déclarait ainsi que : « les Etats-Unis devaient comprendre qu’ils ne peuvent pas, seuls, faire face à tous les problèmes du monde ». Cela suivait une très longue réaffirmation de l’alliance américaine de la Pologne. Ce n’était pas encore l’éloge du multilatéralisme mais, pour l’homme qui n’avait pas craint, il n’y a pas si longtemps, de lancer en ne plaisantant qu’à demi, « si Georges Bush le pense, c’est mon opinion », l’évolution était marquée, inimaginable il y encore quelques semaines. Il ne se passe maintenant plus un jour sans que les dirigeants polonais n’insistent sur le rôle que doit désormais jouer l’Onu en Irak et n’évoquent, pour nier, bien sûr, qu’il soit imminent et puisse ne pas être concerté avec Washington, un rappel de leurs troupes, sujet jusqu’à présent tabou. Plus frappant encore, les mêmes intellectuels et journalistes qui avaient si vivement dénoncé le rejet de cette intervention par la France et l’Allemagne n’en finissent aujourd’hui plus de s’interroger sur le nombre d’erreurs commises par les Etats-Unis depuis le renversement de Saddam Hussein. Ils ne comprennent pas, martèlent que les troupes polonaises, elles, n’en ont pas fait le quart du dixième dans les zones qu’elles contrôlent et, soudain, l’on entend dans leurs bouches, ces diagnostics d’« arrogance », de « présomption », d’« ignorance du monde » qu’ils rejetaient, hier, comme de simples expressions d’un antiaméricanisme français ou allemand. La Pologne s’ouvre du coup, lentement mais clairement, aux idées de politique étrangère et de Défense européennes communes, ne rejette plus, d’emblée, la perspective d’une Europe politique. Elle n’en est certes pas à se convertir à l’Europe-puissance mais même l’expression d’« Europe fédérale » ne fait plus scandale et certains, à droite comme à gauche, n’hésitent plus à dire que le fédéralisme devrait devenir, à terme, l’ambition de l’Europe. Jusqu’à Varsovie, l’Irak ébranle la foi en l’infaillibilité américaine et, partout dans le monde, les conséquences de ce changement - certaines bonnes, d’autres catastrophiques - ne font que commencer à se faire sentir.

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