Il avait réinventé la Guerre froide, ses simplismes politiques et sa coupure du monde en deux camps. Avec sa volonté de précipiter un affrontement entre islam et chrétienté dont il ne doutait pas que les « judéo-chrétiens », comme il disait, sortiraient défaits par la vraie foi, Oussama ben Laden avait contribué à tracer une nouvelle frontière entre bons et méchants. Ce n’était plus le monde libre contre le communisme. C’était les démocraties contre le terrorisme. Il n’y avait plus de superpuissances prêtes à l’ultime bataille nucléaire mais, comme sous la Guerre froide, cette ligne de fracture modelait la scène internationale, déterminant les alliances et faisant oublier réalités et vrais conflits. Ben Laden n’est plus et, comme la chute du mur de Berlin, sa mort laisse voir un tout autre monde, autrement plus complexe que ce « choc des civilisations » dont l’idée s’était si faussement imposée. Ce n’est plus entre l’Occident et le monde arabe que se livre la bataille de la liberté. Elle fracture, au contraire, un islam que tant d’aveugles disaient incompatibles avec la démocratie mais où l’on meurt, aujourd’hui, dans l’espoir de sa victoire. Il y a trois mois maintenant que les Yéménites se battent à mains nues pour se débarrasser d’un dictateur qui s’était garanti l’appui des Occidentaux en se présentant comme un rempart contre al Qaëda. Pied à pied, dans une bataille inégale, les Libyens luttent contre les mercenaires du colonel Kadhafi. Malgré les difficultés économiques dans lesquelles elles plongent, l’Egypte et la Tunisie font rêver les peuples du sud et de l’est de la Méditerranée et, dans un héroïsme stupéfiant, les Syriens font face à la sauvagerie de la répression qui s’est déchaînée contre eux. C’est ainsi la « rue arabe », celle que l’on disait fanatique et acquise au terrorisme, qui vient prouver à quel point la liberté est l'aspiration la mieux partagée du monde. Tout en est bouleversé et, d’abord, les politiques occidentales. Peu ou prou, les grandes démocraties avaient choisi leurs alliances en fonction de la menace terroriste. Elles cajolaient Bachar el Assad, le président syrien, dans le dessein de l’éloigner de l’Iran et du Hezbollah libanais. Elles armaient et finançaient le Pakistan parce qu’il était censé leur prêter la main contre les taliban afghans. Elles ménageaient, aussi, Israël au nom d’une solidarité des démocraties contre un ennemi commun mais, désormais, les diplomaties occidentales sont en plein aggiornamento. De Washington à Paris, le ton monte contre ce que les Américains ont raison d’appeler la « barbarie » du régime syrien. Les bouches s’ouvrent sur le Pakistan qui profite de l’aide occidentale mais protège les djihadistes pour assurer ses positions en Afghanistan et maintenir un rapport de forces avec l’Inde, son ennemi de toujours. Ces alliés-là le sont de moins en moins et, parallèlement, la pression monte contre la droite israélienne, de plus en plus clairement sommée de faire les gestes nécessaires à la paix. Nicolas Sarkozy vient d’évoquer la possibilité que la France reconnaisse un Etat palestinien si des négociations ne reprenaient pas d’ici l’automne et l’a fait alors que Benjamin Netanyahu est attendu, demain, à Paris. Sur ce front-là aussi, la donne change.

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