On peut ne pas les croire. On peut, on doit, sans doute, ne pas prendre pour argent comptant les protestations de légalisme et de tolérance des dirigeants du Parti de la Justice et du développement, mais le fait est que la formation qui a remporté, hier, la majorité absolue des sièges au Parlement turc, refuse l’étiquette « islamiste ». Venue de l’islamisme, fondée, il y a un an, dans la mouvance d’un parti qui l’était bel et bien et qui avait été dissout pour cela, cette formation se définit aujourd’hui comme un parti « démocrate- musulman » et cette appellation ne doit rien au hasard. Elle veut calquer le nom d’un courant majeur de la vie politique européenne, ancrer l’idée qu’il peut y avoir des « démocrates-musulmans » comme il y a des « démocrate-chrétiens » en Allemagne, en Italie dans tant d’autres pays européens, rassurer par là l’Europe aux portes de laquelle la Turquie tambourine et rassurer, également, avant tout, les Turcs eux-mêmes, très majoritairement laïcs et partisans d’une entrée dans l’Europe. Ce résultat, ce raz-de-marée en faveur d’un parti à tout le moins religieux, inquiète évidemment mais l’erreur à ne pas commettre serait de penser ben Laden, Al Qaëda, égorgeurs algériens. Les choses sont heureusement plus complexes car si ces islamistes n’avaient pas réellement évolué, s’ils n’avaient pas suivi les plus modérés de leurs dirigeants au terme de débats passionnés et publics, ils n’auraient tout simplement pas plus que doublé le nombre de leurs voix. C’est la première raison de ne pas, déjà, crier au loup. Comme tous les mouvements radicaux aspirant au pouvoir, les islamistes turcs ont fini par réaliser qu’ils ne pèseraient jamais vraiment sans s’ils ne tempéraient pas leur langage. Ils ont aussi compris qu’on pouvait être conservateur, traditionaliste, de droite, partisan de la libre entreprise et de la libéralisation économique, bref, tout ce qu’ils sont et trouver sa place dans une démocratie, par le vote et dans le respect des lois. Mieux encore, à force d’entendre l’Europe exiger la démocratisation de leur pays en préalable à toute négociation d’adhésion à l’Union, ils en sont venus à se dire qu’en se ralliant à la démocratie et à l’Europe, ils parviendraient à réduire le poids politique de l’armée, autrement dit de leur principal adversaire car elle est, depuis l’occidentalisation du pays dans les années vingt, le vigilant défenseur de la laïcité. Les islamistes ont donc pris le tournant, ne jurent plus que par l’Europe et la démocratie, et la question que pose maintenant leur triomphe est de savoir si l’islamisme est soluble dans la démocratie. Le débat est ouvert. Il ne l’est pas dans les plus mauvaises conditions puisque l’armée veille, en admettant qu’elle ne bouge pas dans les jours à venir ; que l’Europe va se montrer plus sourcilleuse que jamais et que cette nouvelle majorité se suiciderait en compromettant les chances d’adhésion turque à l’Union. Tout peut déraper mais, outre que ce n’est pas le plus probable, la Turquie pourrait devenir le laboratoire, l’exemple, d’une normalisation de l’islamisme, de sa transformation en parti conservateur musulman.

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