Embonpoint, âge avancé, chapeaux, écharpes et manteaux gris, il y avait un profil du dirigeant soviétique. Jusqu’à l’arrivé au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, en 1985, l’URSS était une gérontocratie mais elle n’était pas que cela. A l’ombre du Kremlin, l’immeuble du Comité central, siège de ses commissions et de ses fonctionnaires, cachait une tout autre espèce d’hommes dans ses bureaux aux portes capitonnées. Les initiés les appelaient les « soixantards », la génération des années soixante durant lesquelles ils avaient fini leurs études et commencé de monter dans l’appareil, et c’est cette génération qui a soutenu Mikhaïl Gorbatchev, fait la Perestroïka, présidé, en un mot, à cette étrange reddition pacifique du soviétisme qu’on date de la chute du mur de Berlin, il y aura vingt ans lundi. L’un d’eux, Andreï Gratchev, dernier porte-parole du dernier président de l’URSS, était dans ce studio lundi mais qui étaient ces hommes, tellement méconnus mais au rôle si fondamental ? Tout jeunes gens à la mort de Staline, ils avaient cru aux promesses du XX° Congrès, à la déstalinisation lancée par Khrouchtchev et à ce dégel qui avait vu les prisonniers politiques revenir du Goulag et la censure se desserrer au point d’autoriser la publication des premières œuvres de Soljenitsyne. Ils avaient alors cru à une démocratisation du régime, lente, progressive mais dont, après tout, les premiers signes étaient là et puis… Et puis non ! La tragédie hongroise de 1956, l’éviction de Khrouchtchev en 1964, l’arrivée aux manettes de vieillards dont l’obsession était que rien ne bouge, l’abandon de toute idée de réforme économique, le retard technologique que prenait leur pays et, surtout, le déferlement de chars sur le Printemps de Prague, sur ce « socialisme à visage humain » qui les avait fait tant vibrer, leur avaient ôté tout espoir de voir quoi que ce soit changer de leur vivant. Fonctionnaires du comité central, ils étaient des rouages fondamentaux du système mais entre eux, en liaison avec les grands instituts d’où sortait l’élite soviétique, ils furent également ceux qui avaient ouvert des pistes, favorisé le renforcement de la détente et préparé, à tout hasard, sans y croire, la boîte à idées dans laquelle allait puiser Gorbatchev. Les soixantards furent les collaborateurs naturels, enthousiastes, de cet homme qu’ils avaient espéré sans croire à sa venue. Sans eux, Gorbatchev aurait été plus seul encore et… Une anecdote. Après la chute du mur, grande réunion européenne à Prague. J’y retrouve Jiri Pelikan, ancienne figure du Printemps. L’ambassadeur russe, un soixantard de mes amis, arrive, marche vers nous et, alors que j’allais faire les présentations, ils tombent dans les bras l’un de l’autre et s’embrassent. C’était l'ambassadeur, que j’avais connu à la section internationale du comité central soviétique, qui avait fait franchir à Pelikan les lignes russes, dans le coffre de sa voiture, lorsqu’il s’était résolu à passer à l’Ouest. Tous deux étaient des soixantards. Le monde soviétique était plus complexe qu’il n’y paraissait mais, pour que ces hommes brisent le système, il avait fallu de grands ébranlements, sujets des prochaines chroniques.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.