Avant même de connaître le vainqueur, il y a deux leçons de ce scrutin : un sursaut démocratique marqué par une participation record, et l’impact durable de ce qu’a incarné le Président sortant, qui ira au-delà de sa personne.

Les électeurs font la queue en Pennsylvanie comme dans l’ensemble du pays : la participation a été exceptionnelle dans cette présidentielle aux allures de référendum pour ou contre Donald Trump.
Les électeurs font la queue en Pennsylvanie comme dans l’ensemble du pays : la participation a été exceptionnelle dans cette présidentielle aux allures de référendum pour ou contre Donald Trump. © AFP / JEFF SWENSEN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

La première leçon de l’élection présidentielle américaine est évidemment le phénomène démocratique auquel nous avons assisté. Un record de participation, par courrier, par vote anticipé ou, hier encore, avec de longues files d’attente devant les bureaux de vote dans tout le pays ; on avait coutume de dire qu’à peine un Américain sur deux déposait son bulletin dans l’urne, cette fois on est plus proche des deux tiers, et c’est en soi remarquable.

Il y avait même quelque chose d’étonnant dans les commentaires émerveillés des médias américains devant ce sursaut de participation, un peu comme s’il s’agissait d’une « première », ou plutôt d’une « renaissance ». On se serait presque cru en Afrique du Sud pour les premières élections post-apartheid, où chaque citoyen ne voulait pas rater sa chance de peser à un moment important de l’histoire du pays.

C’est un sacré contraste avec les tensions des derniers mois et une campagne parfois violente, délétère, faisant craindre le pire. Ca ne signifie pas que le pire soit totalement évité, -le suspense du résultat final peut encore réserver bien des surprises, y compris mauvaises-, mais ce phénomène démocratique est suffisamment fort pour être noté, et salué.

Mais il n’y a pas eu la vague démocrate annoncée, et dans les premières leçons politiques du scrutin, avant même que le nom du vainqueur ne soit connu, il y a celle-ci : le trumpisme n’est pas mort, même si l’homme qui l’incarne ne l’emporte pas au bout du compte.

On a souvent décrit ce scrutin comme un référendum pour ou contre Trump, et Joe Biden a axé sa campagne sur le rejet d’un homme dont il a répété maintes fois qu’il n’était pas à la hauteur de la fonction présidentielle. Force est de constater que cet argument, avec lequel, avouons-le, la plupart des Européens seraient d’accord, n’a pas provoqué le raz-de-marée « bleu » escompté.

Et au-delà de la démagogie, de la vulgarité, des mensonges, il y a les fondamentaux du « trumpisme » qui n’ont pas disparu, et ne disparaîtront pas, quel que soit le vainqueur : crise identitaire des Américains blancs qui se sentent menacés, colère face à une mondialisation génératrice d’inégalités, manque de confiance dans un establishment que Joe Biden incarne jusqu’au bout des ongles.

Le trumpisme va au-delà de la personnalité de Trump, c’est toute la difficulté que nous avons depuis quatre ans avec le Président sortant. Sa personnalité est tellement clivante, tellement caricaturale par moments, tellement étrangère à nos mœurs politiques, que nous en perdons de vue ce qu’il a eu l’intuition d’incarner depuis sa campagne de 2016 : la synthèse de ces colères américaines. Ni la gestion catastrophique du coronavirus, ni la crise économique et sociale actuelle, n’en ont eu raison, c’est ce que montrent les premiers résultats.

Et ces colères, ne nous trompons pas, résonnent ailleurs dans le monde, même si Trump a une dimension américaine bien particulière. Ce « trumpisme-au-delà-de-Trump » trouve des échos en Europe et ailleurs, dans les poussées populistes ou les tentations « illibérales ».

L’Amérique nous offre donc un miroir déformant du monde, entre sursaut démocratique et colères plurielles ; Reste à savoir de quel côté elle va basculer, car ça conditionnera le monde dans lequel nous vivons, pour le meilleur ou pour le pire. 

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