Ca tombe mal. Le calendrier ne pouvait pas être plus mauvais puisque c’est au beau milieu, en France en tout cas, des polémiques sur le projet de Constitution que la Commission européenne rend, mercredi, son avis sur un autre sujet passionnel, l’éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union. Ce n’est pas l’heure de la décision. La Commission ne fera que dire si les Turcs ont ou non satisfait aux conditions qui leur avaient été posées pour l’ouverture de négociations d’adhésion. C’est, ensuite, les chefs d’Etat et de gouvernements qui décideront, mi-décembre, d’ouvrir ou pas ces négociations qui avaient duré une dizaine d’années pour l’Europe centrale et devraient en durer une quinzaine pour la Turquie, pays d’une autre taille. Le moins qu’on puisse dire est qu’on n’y est pas mais, dans la mesure où l’avis de la Commission sera favorable pour la bonne raison que la Turquie a bel et bien rempli les conditions qui lui étaient posées, il y aura, mercredi, de l’émoi dans l’air, et pas seulement en France. La Turquie, c’est ainsi, coupe l’Europe en deux-d’un côté ses gouvernements, tous partisans de l’adhésion turque ; de l’autre, une claire majorité des opinions qui n’y sont pas prêtes ou franchement hostiles. C’est un peu l’Europe d’en haut contre l’Europe d’en bas - un signe, par parenthèses, de ce que l’Union constitue, déjà, un tout - mais pourquoi cette coupure et sur quoi se fondent ces positions contraires ? Pour ce qui est des citoyens de l’Union, c’est, d’abord, la peur de l’Islam qui joue. A l’heure d’Al Qaëda, des conflits irakien et israélo-palestinien, de l’ébullition quasi générale du monde musulman, beaucoup de gens, à droite, à gauche, au centre, pensent tout bonnement que, moins l’Islam et la Chrétienté se mêleront, mieux cela vaudra. Ce n’est pas du racisme ou de l’islamophobie tout simplement une prudence, et à cela s’ajoute un très fort sentiment que les choses sont déjà assez compliquées dans l’Union pour ne pas y ajouter la Turquie. Face à ce rejet, les gouvernements auront du mal à faire entendre leurs raisons, même en quinze ans, même d’ici ce référendum auquel Jacques Chirac s’est engagé vendredi. Ces raisons sont, pourtant, de poids. La première est que la Turquie, musulmane mais non pas arabe, n’est pas un pays du Proche-Orient, de la zone des troubles, mais l’ancienne puissance coloniale de cette région, le cœur d’un empire défunt qui a tourné ses regards vers l’Europe depuis plus de cent cinquante ans, a choisi la laïcité depuis les années vingt et se tient aux côtés des démocraties occidentales depuis le début de la Guerre froide. Membre de l’Alliance atlantique, en aussi bonnes relations avec Israël qu’avec les Palestiniens, la Turquie est étroitement liée à l’unification européenne depuis les années soixante et son entrée dans l’Union - seconde raison de la souhaiter - prouverait qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’Islam et la démocratie, ni l’inverse, que le monde musulman peut avoir un autre destin que la régression dans le fanatisme identitaire. L’ancrage européen de la Turquie, pensent ses défenseurs, serait un formidable facteur de paix entre l’Europe et l’ensemble de l’Islam. Le débat commence.

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