Les partisans d’une éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union sont minoritaires en France et dans l’ensemble des pays membres. Cette chronique choquera, donc, beaucoup d’auditeurs mais, fût-ce à rebrousse-poil, le devoir d’un éditorialiste est d’expliquer et plaider ce qu’il croit vrai, de dire, en l’occurrence, que cette ouverture, hier, des négociations d’adhésion est une très bonne nouvelle pour l’Europe et le monde. Elle est un espoir car à nos portes, tout autour de la Méditerranée, l’Islam est travaillé par des exaltés qui rêvent d’œuvrer à une Renaissance musulmane, à une revanche sur un millénaire de déclin, en exacerbant les tensions entre l’Occident et le monde musulman. Ce n’est pas pour rien qu’ils multiplient les attentats à New York, Madrid, Londres, Bali et bientôt, à coup sûr, ailleurs. C’est au nom d’un dessein politique clair. Ils veulent inspirer à l’Occident une horreur de l’Islam, couper les ponts qui relient ces deux mondes, développer dans chacun d’eux la peur de l’autre afin de reconstituer l’antique et éphémère Communauté des croyants, « l’Ouma », d’effacer les frontières qui la divisent depuis tant de siècles et d’opposer le bloc de ses richesses et de sa multitude à l’Europe et l’Amérique à l’ouest, à l’Inde et la Chine à l’est. D’un attentat à l’autre, c’est à un choc des civilisations qu’ils travaillent et, s’ils sont loin du but, les atouts ne leur manquent pas. Chaque boucherie installe un peu plus la confusion entre musulmans et terroristes. Dans tous les pays musulmans, la guerre d’Irak et le bien trop long soutien des Etats-Unis aux dictatures arabes font battre tous les records d’impopularité à la première des puissances occidentales. Les islamistes, surtout, constituent aujourd’hui la principale force d’opposition à des gouvernements du monde musulman usés par l’immobilisme, haïs pour leur injustice et de plus en plus démunis face à des populations en colère et d’une extrême jeunesse. Le danger djihadiste est tout à sauf à négliger mais il se trouve que la plus prestigieuse des nations musulmanes, musulmane et non pas arabe, la charnière géographique de l’Islam et de l’Occident, un pays en pleine croissance, laïc depuis huit décennies et membre de l’Alliance atlantique depuis les tout débuts de la Guerre froide, veut, et le veut à une écrasante majorité, parfaire et enraciner sa démocratie en adhérant à nos valeurs politiques et nous devrions lui dire « non » ? Nous aurions dû la gifler, l’humilier, lui claquer la porte au nez au seul vrai motif qu’elle n’est pas chrétienne et aller ainsi donner raison à Al Qaëda ? Nous aurions dû nous-mêmes nier l’universalité des valeurs démocratiques, cette universalité que nous proclamons depuis les Lumières ? Pourquoi ? Pourquoi ne pas vouloir faire entrer l’Europe en Turquie ? Pourquoi nous faire une ennemie d’une amie, priver, à tout le moins, la démocratie d’une telle alliée ? Parce que la Turquie, répond-on, n’est pas pleinement démocratique et n’a toujours pas reconnu le génocide arménien. Les deux choses sont vraies mais, si cela ne change pas, les négociations n’aboutiront pas. C’est pour cela qu’elles sont faites et seront longues.

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