Au moins 28 manifestants ont été tués par balles depuis trois jours, dans une révolte contre la corruption et les conditions de vie, durement réprimée par le gouvernement. Bagdad et plusieurs villes du sud sont touchées.

Manifestant faisant le V de la victoire à Bagdad mardi, au deuxième jour des protestations contre la corruption et les conditions de vie qui ont fait près de 30 morts et des centaines de blessés.
Manifestant faisant le V de la victoire à Bagdad mardi, au deuxième jour des protestations contre la corruption et les conditions de vie qui ont fait près de 30 morts et des centaines de blessés. © AFP / AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Le couvre-feu permanent n’y fait rien, ni la coupure d’internet sur les deux tiers du pays : les jeunes Irakiens continuent depuis trois jours à crier leur colère dans les rues de Bagdad ou du Sud du pays, et la répression est féroce, 28 morts par balles et des centaines de blessés.

Ce n’est pas la première fois que la population irakienne fait exploser son exaspération dans la rue, face à la corruption généralisée, l’absence de services publics de base, des conditions de vie qui ne changent pas. L’an dernier, Bassorah, la capitale du pétrole, avait connu de violentes émeutes. Mais celles de cette année ont pris une ampleur particulière, bien que sans leader, ni organisation structurée.

Personne ne peut être surpris par cette explosion sociale. Plus de seize ans après l’invasion américaine qui a provoqué la chute de la dictature de Saddam Hussein, le pays n’a jamais retrouvé son équilibre, ni même réellement l’espoir de l’atteindre. Il reste un État défaillant, dans une région aux allures de poudrière.

Il y a certes eu la victoire sur Daech l’an dernier, mais, comme on pouvait s’y attendre, la chute de Mossoul, où avait été proclamé le califat de l’État islamique, n’a pas été suivie d’un retour à la normale. Et d’ailleurs, c’est le limogeage du héros de la guerre contre Daech, le général Abdelwahab Al-Saadi, qui a servi de détonateur à cette révolte latente contre les élites au pouvoir. Son portrait est brandi par certains manifestants.

La fin de la guerre contre Daech, même s’il continue à y avoir des infiltrations de djihadistes, a surtout relancé l’attente sociale. Le gouvernement élu l’an dernier avec la promesse de lutter contre la corruption et de réformer l’État, a déçu. Il n’a visiblement pas les moyens ou la volonté de changer la donne en profondeur.

Le phénomène marquant de ces révoltes est le dépassement de la fracture confessionnelle, remplacée par la fracture sociale

Il y a, dans les rues irakiennes, un parfum de « printemps arabe » à retardement, les 20 millions de jeunes de moins de 20 ans qui ne voient aucun espoir, dénoncent le mépris autant que de l’absence de travail ou d’électricité.

La brutalité de la répression montre que le pouvoir irakien fera tout pour écraser la révolte. Mais il est dans l’incapacité de répondre aux attentes de la population, et, même s’il reprend le contrôle, la répression sanglante laissera des traces profondes.

Le pouvoir observe avec inquiétude Moktada al-Sadr, le dignitaire chiite, qui, allié aux communistes, a effectué une percée aux élections l’an dernier. Ce leader populiste, aux alliances post-confessionnelles, a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille ; il pèse lourd dans l’équation.

L’autre facteur est évidemment le voisin iranien, qui contrôle une bonne partie des milices irakiennes, dans un pays qui abrite aussi une base américaine. Téhéran a fermé hier sa frontière avec l’Irak, et s’inquiète des cris d’une partie des manifestants qui dénoncent son ingérence. 

L’Irak n’en a pas fini avec sa descente aux enfers.

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