C’est le sage de la Tunisie, la pondération faite homme, et c’est pour cela qu’il faut entendre son cri d’alarme. Dans une interview au quotidien de Tunis La Presse que Patrick Cohen citait dès hier, le professeur Yadh Ben Achour, fils d’un grand religieux, juriste, brillant intellectuel et essentiel artisan de la transition qui avait suivi la « révolution de jasmin » déclarait ce week-end qu’une « dictature théocratique » menaçait désormais son pays.

Il en voit les prémisses dans « les appels au meurtre d’imams voyous », les discussions à la Constituante sur l’application de « peines coraniques comme l’amputation », les agressions contre les artistes, les violences contre des chiites, les procès contre de jeunes caricaturistes ou les diffuseurs de Persépolis et surtout, plus inquiétantes encore, les tentatives d’introduire dans la future Constitution la « criminalisation de toute atteinte aux valeurs sacrées », prélude, dit-il justement, à « la fin de la liberté d’expression ».

Tout cela est malheureusement vrai. Le professeur Ben Achour aurait même pu y ajouter les menaces qui s’accumulent sur la toute nouvelle indépendance des rédactions et des évolutions parallèles en Egypte où la démocratie a également porté au pouvoir les Frères musulmans. Comme toute révolution, le printemps arabe aborde les sombres moments qui suivent les instants d’euphorie libertaire. Les dangers sont là, toujours plus lourds, mais les pays arabes sont-ils pour autant condamnés, comme hier l’Iran, à passer d’une dictature à l’autre, des potentats aux fous de Dieu ?

Cela peut arriver, oui, c’est une possibilité mais quatre raisons incitent à ne pas voir là une fatalité.

La première est que les chefs de file des islamistes élus au Caire comme à Tunis ont médité l’échec de la théocratie iranienne et le succès de l’islamo-conservatisme à la turque, qu’ils préféreraient réussir qu’échouer, conserver le pouvoir en étant réélus qu’en se lançant dans l’incertaine instauration d’une dictature. La deuxième est qu’ils ont besoin d’investissements, nationaux et étrangers, et que ce n’est pas par la voie iranienne qu’ils les obtiendront. La troisième est que ces pays aspirent à la démocratie, y compris les électeurs les plus conservateurs qui ont donné leurs voix aux islamistes, et la quatrième est que, si les islamistes constituent les premiers partis d’Egypte et de Tunisie, ils n’ont pu s’y assurer le pouvoir qu’en raison de la division des modernistes laïcs.

La base électorale des islamistes arabes est infiniment moins monolithique que ne l’était celles des mollahs iraniens dans les années 80. Leurs dirigeants sont très divisés et, s’ils lâchent la bride, en Tunisie, aux plus fanatiques des barbus, c’est qu’ils craignent un éclatement de leur parti au moment précis où leur popularité recule.

Il faut plus que jamais appeler les modernistes arabes à s’unir, entendre les cris d’alarme mais entendre aussi la confiance qu’exprime néanmoins Yadh Ben Achour lorsqu’il ajoute : « Le message de la révolution sera toujours là pour rappeler à ceux qui l’oublient que leurs engagements vis-à-vis de ce peuple ne consistent pas à lui offrir des nattes de prière pour résoudre ses problèmes ».

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