Un rapport remis aujourd’hui au Conseil de sécurité de l’ONU révèle l’ampleur des violations de l’embargo sur les livraisons d’armes à la Libye au profit des deux camps, un révélateur de la dégradation de la gouvernance mondiale.

Le 19 janvier dernier, alors qu’un sommet sur la Libye se tenait à Berlin, en présence de Poutine, Erdogan, et d’autres chefs d’État, cinq avions militaires russes et émiriens volaient vers la Libye chargés d’armes et de combattants.
Le 19 janvier dernier, alors qu’un sommet sur la Libye se tenait à Berlin, en présence de Poutine, Erdogan, et d’autres chefs d’État, cinq avions militaires russes et émiriens volaient vers la Libye chargés d’armes et de combattants. © AFP / Fabian Sommer / DPA / dpa Picture-Alliance

Les Nations Unies sont impuissantes, on le sait depuis longtemps, face à un conflit comme celui qui se déroule en Libye ; mais à défaut de pouvoir agir, l’ONU permet de savoir comment ce conflit est alimenté par des puissances extérieures, en violation flagrante des règles qu’elles ont souvent elles-mêmes votées. Une hypocrisie révélatrice de l’effondrement de la gouvernance globale.

Un rapport sera remis aujourd’hui au Conseil de Sécurité de l’ONU, qui révèle comment l’embargo sur les livraisons d’armes à la Libye, voté par ce même Conseil de Sécurité, est violé massivement. Ce n’est pas une découverte, mais ce rapport est d’une précision qui montre l’ampleur des infractions, et donne le nom de huit États mis en cause.

Les enquêteurs de l’ONU ont ainsi relevé 339 vols militaires russes entre le 1er novembre 2019 et le 31 juillet dernier, plus d’un par jour ; principalement entre une base russe située en Syrie, et l’Est de la Libye. Un véritable pont aérien transportant des armes et des mercenaires de la société privée Wagner, le bras officieux du Kremlin.

La Russie et les Émirats arabes unis ont déversé armes et combattants au service du maréchal Khalifa Haftar, le chef militaire basé dans l’Est libyen, et de sa tentative avortée de conquête de la capitale, Tripoli. De l’autre côté, la Turquie en a fait de même au profit du gouvernement, certes reconnu, de Tripoli, mais en violation tout aussi flagrante de l’embargo de l’ONU.

Les États refusent de donner aux Nations Unies les moyens de faire respecter leurs décisions.

Il existe bien une opération de contrôle maritime, mais on en a vu cet été les limites lorsqu’un navire français a voulu inspecter un cargo suspect, et que la marine turque s’est interposée. L’affaire pèse lourd dans le contentieux franco-turc actuel. La France elle-même est moins regardante avec l’action de son allié, les Émirats arabes unis, de l’« autre côté ».

On baigne ici en pleine hypocrisie générale. Selon le New York Times qui a eu accès au rapport, le 19 janvier, alors qu’un Sommet consacré à la Libye se déroulait à Berlin, au moins cinq avions militaires russes et émiriens étaient en vol vers la Libye, chargés d’armes. Or la réunion de Berlin s’est conclue par un rappel solennel de l’embargo de l’ONU – signé, notamment, par Vladimir Poutine.

La Libye est aujourd’hui le révélateur du désordre global : il n’y a plus aucune règle du jeu ; ou, pour citer le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, en début de semaine, nous sommes entrés dans un monde « de plus en plus brutal, en voie de recomposition sous l’effet de jeux de puissance décomplexées et du démantèlement systématique des cadres de régulation multilatéraux ». 

En d’autres termes, nous sommes revenus à la loi du plus fort, et il sera bien difficile de remettre de la régulation dans ce chaos croissant.

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