Disons-le, on se force mais l’important est précisément qu’on le fasse. On se force car un an juste après cette guerre d’Irak qui nous a mis aux prises, alors que les plaies de cette bataille diplomatique sont encore loin d’être pansées, ce centenaire de l’Entente cordiale ne pouvait pas plus mal tomber. Eurostar ou pas, on ne s’adore pas en ce moment des deux côtés de la Manche mais la reine arrive, pourtant, aujourd’hui à Paris, première des grâces que nous allons nous faire dans les douze mois qui viennent car si notre entente est une mésentente, nous tenons beaucoup à sa cordialité. Hypocrisie ? Faux-semblants ? Pas du tout. Ce serait ne rien comprendre à la relation franco-britannique que de le croire car, outre que nous ne nous détestons pas, bien au contraire, que nous nous jalousons seulement à force de nous reconnaître des qualités, nous continuons depuis un siècle à faire ce que nous avons décidé de faire en 1904 – gérer notre rivalité. Cette année-là, lorsque l’Entente cordiale fut signée, le 8 avril, il s’agissait de gérer l’extension de nos empires coloniaux qui nous avait mis au bord de la guerre à Fachoda, six ans plus tôt, quand les troupes françaises, arrivées dans la région du haut Nil, firent mine de menacer le protectorat britannique sur l’Egypte. Un ultimatum de Londres avait mis terme à l’affaire. La France n’était alors pas en état de l’ignorer mais, l’affront digéré et un nouveau roi sur le trône, nos deux pays avaient décidé de s’entendre sur leurs zones d’influence respectives, de ne pas se les disputer alors que la montée de la puissance allemande les poussaient, au contraire, à se rapprocher. Ce n’était pas de l’amour. C’était du réalisme mais les mariages de raison ont parfois une solidité que l’amour ne connaît pas et cela donna, deux Guerres mondiales durant, une alliance qui ne s’oublie pas, entrecoupée par un partage des restes de l’Empire ottoman. Les liens créés en ont été si forts que c’est ensemble que Londres et Paris avaient décidé d’aller en finir, en 1956, avec Nasser, coupable d’avoir nationalisé le canal de Suez et d’aider les indépendantistes algériens, mais cette aventure commune nous a remis en collision frontale. Les Etats-Unis ne voulaient pas de cette aventure. Ils nous l’ont fait interrompre. Nous en avons été également mortifiés mais les conclusions que nous en avons tirées furent divergentes et le demeurent. Depuis 1956, la Grande-Bretagne a décidé de toujours coller aux Américains, d’être forte de leur force et de les influencer de l’intérieur. Nous avons, nous, décidé de faire l’Europe avec l’Allemagne et de nous refaire dans cette ambition. C’est de ces deux choix que découlent les lignes de fracture de la guerre d’Irak, l’actuel paysage politique de l’Europe, mais nous n’en restons pas moins, Britanniques et Français, fondamentalement semblables, aussi décidés les uns que les autres à continuer de peser dans le monde. C’est donc, ensemble, que nous construisons l’Europe de la Défense, la seule sur laquelle nous parlions d’un même cœur. Nos chemins divergent. Notre but ultime est le même : une Europe forte dans laquelle les Britanniques ne veulent pas d’un trop grand tête-à-tête franco-allemand tandis que nous voulons, nous, mettre quelques œufs dans le panier britannique. L’entente demeure cordiale et réaliste.

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