L’Europe n’était pas morte. Le marché commun, cette Communauté économique européenne établie en 1957 par le Traité de Rome, s’était fondé sur l’échec, trois ans plus tôt, de la première tentative d’union politique de l’Europe. L’Europe politique semblait bel et bien enterrée, d’autant plus compromise que la politique étrangère du général de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, son retrait du commandement intégré de l’Otan et sa volonté d’affirmer partout, et contre les Etats-Unis, la voix de la France éloignaient Paris de ses partenaires. Douze années durant, l’unité s’est ainsi cantonnée à une union douanière aux progrès aussi spectaculaires que son ambition était limitée mais l’Europe, la vraie, l’Europe politique, n’était pourtant pas morte. En juillet 1968, il n’y a plus de barrières douanières entre les six pays de la Communauté. Une étape a été franchie. Que faire ? En rester là ? S’arrêter en si bon chemin alors que l’intérêt de l’Europe serait d’approfondir son intégration économique et que, signe des temps, impressionnée par la puissance qui s’esquisse sur le continent, la Grande-Bretagne tambourine à la porte que le général de Gaulle lui avait claquée au nez ? Personne ne le veut, surtout pas la France. Soucieuse de garder sa liberté, viscéralement hostile au fédéralisme derrière lequel elle voit la menace d’une majorité, qui plus est atlantiste, à laquelle elle devrait se soumettre, la France ne veut pourtant pas renoncer au dessein politique de l’Europe à travers lequel elle poursuit son idée, se projeter dans le monde mais avec le poids d’un continent. Une fois de plus, mais comme toujours, la France est face à sa contradiction, son désir et sa peur en même temps d’aller de l’avant, et c’est elle, en 1969, qui propose aux cinq autres membres de la Communauté un sommet de relance politique de l’Europe. Il se tiendra les 1er et 2 décembre à La Haye et décide, premièrement, d’engager la Communauté sur la voie de l’union économique et monétaire ; deuxièmement, d’ouvrir des négociations d’adhésion avec la Grande-Bretagne, le Danemark, l’Irlande et la Norvège et, troisièmement, « d’étudier la meilleure manière de réaliser des progrès dans le domaine de l’unification politique ». C’est un moment qui en dit long sur l’histoire et les méandres de l’unification. Pour relancer l’Europe politique, la France rouvre la porte de la Communauté à la Grande-Bretagne, au plus atlantiste des pays européens, à une puissance qui va, c’est sûr, elle le sait, relativiser son influence. Pourquoi ? La première raison en est que ses partenaires ne feront pas un pas de plus tant que sera maintenu le veto que la France avait opposé aux Britanniques. L’Europe politique est à cette condition mais cette condition ne déplait en fait pas à la France car, comme elle, parce qu’elle est, comme elle, l’une des deux anciennes puissance mondiales tout juste tombée de son piédestal, la Grande-Bretagne ne veut pas entendre parler de fédéralisme mais seulement d’une alliance entre nations, au grand maximum de « l’Europe des nations » prônée par Charles de Gaulle. Entre Paris et Londres, il y a autant de convergences institutionnelles que de divergences politiques, une étrange complicité de vieille noblesse qui n’a pas fini de marquer le processus européen. Demain, la suite de cette histoire.

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