Il fut un temps où les choses étaient simples. Il y avait, d’un côté, le bloc soviétique, les Occidentaux de l’autre et, ailleurs, les non-alignés qui penchaient plutôt du côté de l’URSS dont l’appui leur permettait de contrebalancer le poids des Etats-Unis et des ex-puissances coloniales.

Cette fracture était si forte et déterminante qu’il semblait tout naturel de placer le Japon à l’Ouest et Cuba à l’Est. Non seulement elle avait remodelé la géographie mais elle avait aussi fait oublier et arrêté l’histoire en empêchant toute évolution des pays de chacun des deux blocs et gelant à peu près tous les vieux conflits non résolus mais devenus secondaires. Le mur a fini par tomber. Les Etats-Unis se sont crus maîtres du monde. Ils semblaient tellement l’être que le mot « d’hyperpuissance » avait fait fortune tandis qu’un penseur américain annonçait la « fin de l’histoire », un monde sans conflits, uni par le marché et la démocratie, mais c’est tout le contraire qui se passe aujourd’hui.

Sans même parler de son endettement et de sa désindustrialisation, l’Amérique est avant tout impuissante. Elle pèse encore, bien sûr, mais elle a dû se retirer d’Irak sans du tout avoir réussi à en faire cette vitrine de la démocratie dont l’exemple devait remodeler le Proche-Orient. Elle devra bientôt se retirer d’Afghanistan en le laissant en pleine anarchie. Elle ne parvient pas à contraindre Israéliens et Palestiniens à la paix. Elle ne sait pas quoi faire en Syrie car elle ne peut pas y faire grand-chose.

Hier gendarme du monde, l’Amérique s’essouffle vainement à en canaliser le chaos et personne n’est en passe de prendre le relais. La Chine est tellement occupée à faire taire ses opposants, opprimer les Tibétains et maintenir sa croissance sans la laisser s’emballer qu’elle ne prétend à aucun rôle international. La Russie a encore les moyens de contrecarrer les diplomaties occidentales mais n’est plus assez forte pour conduire une politique étrangère cohérente. L’Europe est si mobilisée par ses crises financières et affaiblie par ses désunions et son désenchantement qu’elle a remis à plus tard toute ambition de s’affirmer en puissance politique autonome.

Il n’y a plus, en un mot, de pilote dans l’avion monde qui, balloté par les trous d’air, vole sans destination avec toujours moins de pétrole dans ses réservoirs. Ce ne sont plus les puissances qui fixent l’agenda politique mais des causes oubliées, des bouleversements technologiques, de nouvelles générations qu’on n’avait pas vu grandir et des évolutions si rapides que le paysage est en constant mouvement. C’est la résurgence des Touaregs et l’incendie qu’ils allument au Sahel. C’est Internet qui refaçonne les opinions loin des familles politiques établies. C’est la jeunesse arabe dont l’émergence a balayé des régimes qui semblaient inamovibles, mis chiites et sunnites au bord de la guerre, porté des islamistes au pouvoir et fait apparaître, sous leurs barbes communes, des islamo-réalistes en conflit ouvert avec les djihadistes et même les intégristes. Le monde est en précipitation chimique et nul ne sait ce qu’il sera demain.

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