Cela fait des remous, beaucoup de remous. La seule possibilité que le parti regroupant les droites européennes, le PPE, le parti populaire européen, puisse adopter aujourd’hui, à Bruxelles, une résolution demandant que les dirigeants des anciens régimes communistes d’Europe centrale ne puissent pas exercer de responsabilités dans l’Union ni même s’inscrire aux groupes politiques du Parlement européen suscite un véritable tir de barrage. Les libéraux protestent. Les sociaux-démocrates s’indignent contre un projet qu’ils jugent « inadmissible ». Jusque dans les rangs du PPE on perçoit un malaise, historiquement fondé car il n’y eut pas un mais plusieurs communismes, très différents suivant les périodes et les pays. Sans même remonter jusqu’aux années staliniennes, les plus noires de l’URSS et du bloc soviétique, la Hongrie de Janos Kadar n’était pas la Roumanie de Nicolae Ceausescu, la Tchécoslovaquie des années 60 n’était pas celle de la « normalisation », après 68, et la Pologne d’après 1956 n’a jamais cessé, entre avancées et coups de frein, de progresser vers toujours plus de pluralisme. On ne peut pas mettre dans le même sac tous les dirigeants de ces régimes, ceux qui en faisaient beaucoup plus que Moscou n’en demandait par souci de s’éviter toute contestation interne, et ceux qui tâchèrent, au contraire, de trouver des modus vivendi avec leurs populations dans les limites imposées par le Kremlin. Janos Kadar qui avait prêté la main à la répression de l’insurrection de Budapest par l’Armée Rouge après avoir été lui-même emprisonné et torturé sous Staline, était surnommé par les Hongrois, à partir des années soixante-dix, « l’oncle Janos » car il avait fait de son pays, disait-on, la « baraque la plus gaie du camp ». Tout était relatif évidemment. Il valait certainement mieux vivre à l’Ouest qu’en Hongrie mais, par comparaison avec la Roumanie de Ceausescu, il y avait encore plus de vérité que de mélancolie dans cette expression. On pouvait manger et respirer en Hongrie. On pouvait se battre en Pologne. On ne pouvait rien de tout cela en Roumanie, encore moins en Albanie mais il y eut pourtant un point commun à tous ces régimes qu’on ne peut pas ignorer sauf à ne rien comprendre à ce que furent leurs dernières années et leurs derniers dirigeants, ceux qui seraient visés par la proposition du PPE. A compter du milieu des années soixante-dix, l’élite dirigeante de ces régimes était, dans sa majeure partie, convaincue que leurs pays couraient à la ruine et qu’il fallait regarder ailleurs, pour les uns, vers le libéralisme de Margaret Thatcher, pour les autres vers la social-démocratie. Cela ne se disait pas, pas en public du moins, mais dans les instituts de recherche, dans des pans entiers des services secrets, jusque dans l’appareil des partis et, parfois, jusqu’aux bureaux politiques, on regardait vers l’Ouest et c’est cette réalité, pas seulement l’opportunisme, qui fait que tant d’anciens communistes sont aujourd’hui des libéraux ou des blairistes, démocratiquement ramenés au pouvoir. Si certains d’entre eux sont à juger, c’est à leurs peuples de le faire, pas au PPE.

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