Personne n’est indispensable mais, en certaines circonstances, certains hommes le sont plus que d’autres. Si Ariel Sharon, comme c’est maintenant plus que probable après l’hémorragie cérébrale dont il a été victime hier soir, n’était plus en état de reprendre ses fonctions, le vide qui se créerait serait incommensurable. Il le serait car cet accident de santé survient au moment même où cet homme opérait un tournant stratégique qui constituait le seul espoir de stabilisation dans une région déchirée comme jamais et vitale pour l’équilibre international. Longtemps, toute sa vie durant en fait, Ariel Sharon avait été l’homme de l’intransigeance. Longtemps il n’eut pas de mots assez durs pour tous ceux des hommes politiques israéliens qui prônaient le dialogue et le compromis, la terre contre la paix et la coexistence de deux Etats, mais il avait fini par changer. Lui qui avait été l’apôtre du Grand Israël, d’un Israël s’étendant dans ses frontières bibliques et ne laissant que la Jordanie aux Palestiniens, avait rompu avec ce dogme en évacuant Gaza. Ce pas franchi, il avait quitté le Likoud, le parti dont il avait l’âme et la figure, et immédiatement fondé, à l’automne dernier, une nouvelle formation, Kadima, « En avant ! » dont l’objectif évident, pratiquement déclaré, était un règlement définitif sur la base d’un retrait de la Cisjordanie et d’un partage de Jérusalem. Il était temps, temps pour les Palestiniens, temps pour la survie d’Israël, temps pour la Raison mais temps, surtout, pour cette région dont dépend toute l’économie mondiale et que l’aventure irakienne, la déstabilisation de la Syrie et le retour de l’Iran au plus total extrémisme menacent d’un chaos général. Tout imposait le tournant pris par Ariel Sharon mais s’il n’est plus là pour l’incarner et le mener à bien, qui le pourra ? Côté palestinien, Mahmoud Abbas, le successeur de Yasser Arafat, ne peut tenir les rênes, si peu qu’il le fasse, qu’autant que les perspectives de paix demeurent crédibles et proches. Côté israélien, il n’y a pas aujourd’hui d’autre homme d’Etat qu’Ariel Sharon à même de marcher bon train vers les concessions que demanderait la paix. Le nouveau dirigeant travailliste, Amir Peretz, un syndicaliste, une forte et remarquable personnalité, est trop nouveau sur la scène politique et trop marqué par ses engagements de longue date en faveur d’un compromis avec les Palestiniens pour pouvoir le négocier. Il faut pour cela un homme qu’on ne puisse soupçonner de pacifisme bêlant, plutôt un militaire, plutôt un père fondateur, plutôt, sans doute, un homme de droite et à droite, dans ce qui reste du Likoud, le patron, Benjamin Netanyahu, est tout, sauf prêt aux concessions. Reste, bien sûr, le parti que venait de fonder Ariel Sharon, celui auquel tous les sondages promettent un triomphe aux élections du printemps prochain, mais ce parti, c’était Sharon, son tournant, sa popularité, sa capacité à réunir au des gens venus de gauche et de droite, et ce parti, sans lui, serait à réinventer. Personne n’est indispensable mais une incapacité d’Ariel Sharon serait, sera, une catastrophe.

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