Mieux vaut tard, dira-t-on, que jamais. Après n’avoir pas réagi à l’adoption par l’un de ses pays membres, la Hongrie, d’une loi totalement attentatoire à la liberté de la presse, après avoir voulu ne rien faire qui ajoute aux tensions dans ses rangs, l’Union européenne hausse le ton contre cette loi contraire à tous ses principes. Le porte-parole du gouvernement français l’a fait, hier, au micro de France Inter. La Commission européenne se dit prête à ouvrir une procédure d’infraction au droit communautaire. Le Parlement européen s’apprête à donner de la voix et le gouvernement hongrois qui a pris, samedi, la présidence semestrielle de l’Union ne parait plus complètement insensible aux condamnations dont il est l’objet. Si la pression se maintient, il n’est plus impossible qu’il se résolve à faire marche arrière mais comment expliquer qu’un pays sorti du communisme ait pu en revenir à cette censure gouvernementale qui est l’apanage des dictatures ? Comment comprendre que l’homme qui est à l’origine de cette loi, le Premier ministre Viktor Orban, ne soit nullement issu de l’ancien appareil communiste mais, bien au contraire, un ancien dissident que son audace dans la bataille pour la liberté avait fait justement admirer ? Un mot, la glaciation, rend compte de cette énigme. Lorsque Staline, après guerre, a étendu son empire à l’Europe centrale, le règne de la peur et du parti unique a gelé les échiquiers politiques de ces pays dans leur configuration d’avant guerre. Avant guerre, la fracture entre droite et gauche séparait un parti de l’ordre d’un parti du mouvement, des forces essentiellement rurales, traditionalistes et nationalistes de forces urbaines, laïques, modernisatrices et ouvertes aux vents du large. Il y avait des différences au sein des droites comme des gauches mais, l’un dans l’autre, c’était l’ordre contre le mouvement et, à l’écroulement du communisme, deux échiquiers se sont soudain superposés. En apparence, il n’y avait que les anciens communistes et les anciens dissidents, les deux seules forces du moment, mais dans le fond culturel de ces pays, il y avait toujours les deux grands courants d’avant-guerre, l’ordre et le mouvement, restés largement inchangés. Le pays légal ne correspondait pas au pays réel et cela d’autant moins que les anciens communistes ont vite mis à leur tête leurs anciens courants réformateurs redevenus sociaux-démocrates et qu’il n’y avait plus grande différence entre ces « post-communistes » et les anciens dissidents dont l’écrasante majorité se situait au centre-gauche. C’est entre ces hommes que le parti du mouvement s’est reformé. C’est leur convergence qui a organisé le retour à l’économie de marché, la démocratie et l’adhésion à l’Europe mais le parti de l’ordre a haï cette intrusion des capitaux étrangers, la révolution des mœurs importée de l’Ouest et cette nouvelle supranationalité qu’incarnait l’Europe. Bien vite, les partis de l’ordre se sont reformés eux aussi et, en Hongrie, c’est un ancien dissident, anticommuniste mais nationaliste et profondément conservateur, Viktor Orban, qui en a pris la tête avant de gouverner, aujourd’hui, en homme d’une droite surannée et pas vraiment folle de démocratie.

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