Ce n’est qu’un hasard mais il en dit tant. L’indépendance algérienne a aujourd’hui 40 ans mais c’est à Paris, devant un tribunal français, que l’Algérie indépendante règle, en ce moment même, ses comptes politiques. D’un côté, le général Nezzar, l’un de ces généraux qui s’enorgueillissent de défendre leur pays contre les islamistes et s’estime diffamé par un livre publié en France, La Sale Guerre, un J’accuse contre l’armée. De l’autre, l’auteur de ce livre, Habib Souaïdia, un sous-officier devenu le héraut de tous ceux qui soutiennent que c’est, au contraire, l’état-major qui a précipité l’Algérie dans le sang en interrompant, en 1992, les élections que les islamistes remportaient et qui ne l’a fait que pour conserver son pouvoir. Alors, c’est témoins contre témoins. Une jeune femme raconte comment elle et sa sœur ont été enlevées par des islamistes, violées, esclavagisées, puis sauvées par l’armée quand elles ont pu s’enfuir. Brisée, bouleversante, elle remercie l’armée, cette même armée qui avait arrêté un autre des témoins, un jeune homme soupçonné d’être lié aux fous de Dieu et qui raconte, refoulant ses sanglots, le centre de tortures, un calvaire à faire dresser les cheveux sur la tête. Lui, il ne remercie pas l’armée, pas plus que le fait, évidemment, cette mère d’un disparu, l’un de ces si nombreux Algériens happés par la répression et que leurs familles ne peuvent pas même enterrer. Quarante ans ont passé mais c’est à la France, à sa Justice, que les Algériens viennent demander de trancher entre deux vérités, de dire qui a tort ou raison et, dans ce prétoire, il n’y a pas que l’Algérie d’en bas. Il y a un ancien Premier ministre, Sid Ahmed Ghozali, caricature de haut-fonctionnaire français, venu dire que l’armée « a été l’alliée des démocrates », que l’Algérie, sans elle, n’aurait pas tenu. Et il y a, Hocine Aït Ahmed, grand figure de l’indépendance, intellectuel français jusqu’au bout des ongles, un opposant au régime, un démocrate, qui interpelle le général Nezzar : « Monsieur Khaled Nezzar, lui lance-t-il, vous avez fait le coup d’Etat et c’était une catastrophe ! ». A chacun sa vérité mais la réalité, c’est sans doute un ancien officier de renseignement qui la fait entrevoir : les islamistes revenus d’Afghanistan que l’armée file sans arrêter, qu’elle laisse créer les Groupes islamiques armés pour les infiltrer et ferrer le poisson avant de constater que les réseaux de la terreur lui ont échappé. L’histoire de l’Algérie est celle d’une criminelle imbécillité. La France, d’abord, a systématiquement récusé, éliminé, disqualifié tous ceux des Algériens qui voulaient organiser par le dialogue une transition vers l’indépendance. L’indépendance a été ainsi arrachée par la violence, par les plus frustres des indépendantistes qui ont à leur tour refusé le dialogue et la démocratie, donnant le monopole de l’alternance aux fanatiques religieux à côté desquels une armée prédatrice et tortionnaire a semblé un moindre mal à bien des démocrates. Quarante années d’indépendance ou pas, il y a une continuité franco-algérienne, un mal qui se répète, une intimité tragique et passionnelle qui, après des généraux français, jette les généraux algériens devant les tribunaux parisiens. L’Algérie est indépendante. Paris est toujours sa capitale.

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