Où l'on voit que l'on ne peut rien comprendre à cette si grande dame sans comprendre cette peur de la barbarie qui la faisait tout entière

Simone Veil devant le camp de Struthof en mai 1985
Simone Veil devant le camp de Struthof en mai 1985 © Getty / Dominique GUTEKUNST/Gamma-Rapho

Il y a beaucoup de manières d’être juif. Il y en a presque autant que de Juifs car comme chez les chrétiens et les musulmans, il y a toutes sortes de Juifs, de gauche et de droite, de toute nationalité ou presque, croyants ou incroyants, radicaux ou modérés, mais Simone Veil à laquelle la République rend hommage aujourd’hui incarnait de tout son être ceux des Juifs européens de sa génération et des enfants de cette génération qui étaient sortis du génocide ou de son empreinte avec la conviction que l’essentiel était d’empêcher que la barbarie ne renaisse.

La gauche, la droite, le libéralisme ou la social-démocratie, oui, bien sûr, c’est important et même fondamental mais ce n’est rien pour les survivants d’Auschwitz et leurs enfants à côté d’une question autrement plus fondamentale encore : est-ce que cela peut se reproduire et comment l’éviter, à tout prix, tenter de l’éviter ?

Cette question, les arrières petits-enfants et les enfants des génocides arménien et rwandais n’en finissent pas, non plus, de se la poser et elle hante les Juifs européens, occupe leurs nuits et détermine leurs vies avec une telle force que quels que soient leurs engagements politiques, leur foi ou leur absence de foi, leurs partis pris en un mot, elle les façonne et qu’être un Juif européen, c’est être un rescapé qui, chaque jour, regarde son fils ou sa fille, son petit-fils ou sa petite fille, en se demandant s’ils pourraient, demain, être dénoncés, arrêtés et mourir dans une chambre à gaz.

Si on ne sait pas cela, si on ne le comprend pas, on ne comprend rien à Simone Veil car pourquoi cette femme d’exception aura-elle été centriste, féministe, si soucieuse de réconcilier la France et l’Allemagne et si ardente avocate de l’unité de l’Europe ?

Elle l’aura été parce qu’elle voulait que l’équilibre entre gauche et droite laisse l’extrême droite aux marges de l’impuissance, parce qu’elle avait trop souffert de l’injustice pour admettre celle qui était faite aux femmes, parce qu’il ne fallait plus que la France et l’Allemagne sortent de leurs guerres continuelles tellement affaiblies et humiliées que les partis de la haine puissent prétendre les venger par le sang et qu’il fallait qu’Allemands, Français, tous les Européens, se donnent un destin si commun qu’ils ne puissent jamais plus se faire la guerre, ni Verdun ni Pétain, ni Oradour ni Auschwitz.

Je connaissais Simone Veil comme ma mère mais sans la connaître plus que cela.

Avec elle, j’avais une connivence si profonde qu’un jour où nous participions, elle et moi, à une table ronde d’un colloque sur le conflit israélo-palestinien, je l’avais saisie par les épaules, sans rien lui demander, pour lui plaquer deux bises, parties du coeur. Elle m’a jeté un tel regard que j’aurais voulu disparaître.

Elle n’aimait pas les familiarités mais m’en a, au fond, si peu voulu qu’elle me demandait quelques mois plus tard si elle devait ou non entrer dans le gouvernement Balladur. « Vous, qu’en pensez-vous ? », m’avait-elle dit comme on interroge un petit frère en l’occurrence bien embarrassé, ce petit frère qui l’aimait tant car elle était comme ma mère, mêmes peurs et même courage.

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