L’économie n’est pas une science, pas une science exacte du moins. C’est un mélange d’objectivité des chiffres et de perceptions subjectives, de réalités quantifiables et de confiance des investisseurs, ménages et opérateurs financiers. Ces dernières quarante-huit heures, ce n’est ainsi pas l’état de santé de l’économie américaine qui a fait plonger les marchés boursiers. Au moment même où les cours baissaient, les indicateurs américains faisaient, au contraire, état d’une accélération de l’activité industrielle et d’un recul des suppressions d’emplois, signe de l’optimisme des chefs d’entreprises. C’est malgré les chiffres que les Bourses ont baissé et cette dégringolade tient à la crise de confiance provoquée par les scandales affectant les entreprises américaines. Il y eut d’abord, à la fin de l’année dernière, l’affaire Enron, ce courtier en énergie devenu la coqueluche des marchés, ce nouveau Panama dont il s’est avéré qu’il courrait devant ses dettes à coup de maquillages et de sociétés-écrans. Dans la foulée, c’est le cabinet Andersen, l’un des tout premiers cabinets comptables du monde, qui s’est écroulé pour avoir prêté la main aux falsifications d’Enron. Puis les langues se sont déliées. La justice s’est mobilisée. Merill Lynch, l’un des grands agents de change new-yorkais, a manqué chavirer quand les juges ont découvert que ses analystes recommandaient d’investir dans des sociétés qu’ils jugeaient sans valeur et, de proche en proche, la suspicion s’est étendue à toutes les grandes entreprises, globalement soupçonnées et accusées de manipuler leurs comptes pour faire monter leurs actions en grand nombre de mentir à leurs actionnaires. C’est un nouveau scandale qui a ainsi provoqué, lundi, l’actuel malaise des Bourses. Alors, pourquoi ? Pourquoi l’embrouille comptable a-t-elle pris des proportions d’épidémie aux Etats-Unis ? Hier, dans le New York Times, Paul Krugman, l’un des meilleurs économistes américains, donnait sa réponse. Les gros actionnaires, expliquait-il, ont inventé, il y a deux décennies de personnellement intéresser les PDG et leurs cadres à la montée des cours en leur accordant des paquets d’actions préférentielles qui leur permettaient de devenir milliardaires en quelques années. Ce fut une révolution. On est ainsi passé d’une période où les managers se sentaient responsables du long terme, et notamment de leurs salariés, à une nouvelle culture où seuls comptaient les résultats immédiats, les dégraissages et les fusions-acquistions les plus spectaculaires, facteurs d’emballement des titres. Ca a marché, du moins pour les actionnaires, tellement bien marché, écrit Paul Krugman qu’il n’y avait plus qu’un pas à faire pour que cette avidité ne mène aux tripatouillages. C’est en effet ce qui s’est passé et, à l’heure du bilan, quand le capitalisme réalise qu’il s’est peut-être bien tiré dans le pied, une course à la vertu s’amorce accompagnée par une nouvelle génération d’économistes, Paul Krugman ou le Prix Nobel Joseph Stiglitz, qui prêchent la régulation, le long-terme, l’éthique, le profit bien sûr mais par la création de richesses et non plus l’incitation aux malversations et à l’illusion financière. Avec un zeste d’étatisme, un autre libéralisme, timidement, s’esquisse.

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