Pour Henry Kissinger, c’est « non », surtout pas. Alors que partout le débat monte sur les avantages, les inconvénients et l’impératif moral qu’il y aurait à aller soutenir militairement les insurgés syriens, alors qu’une majorité de Français, notamment, s’y dit désormais favorable, l’ancien secrétaire d’Etat de Richard Nixon vient d’expliquer pourquoi ce serait aventureux à ses yeux.

Il y a deux conditions nécessaires, écrit-il dans le Washington Post , à toute intervention militaire. La première est qu’il y ait consensus sur l’ordre à instaurer après le renversement de l’ordre existant car, si l’objectif n’est que de mettre à bas un régime, une nouvelle guerre civile peut en résulter avec une compétition pour la succession dans laquelle des pays étrangers se rangeraient aux côtés de camps différents. La seconde condition à toute intervention, poursuit-il, est qu’elle doit pouvoir être menée à bien dans des délais acceptables par les citoyens des pays intervenants et aucune de ces deux conditions, conclue le pape de la diplomatie américaine, n’est en l’occurrence remplie.

On n’aime pas le dire, mais il a raison. On déteste le dire car il est insupportable de devoir admettre qu’il faille laisser Bachar al-Assad continuer de torturer et massacrer son propre peuple mais les faits sont là. Non seulement il n’y a pas de consensus entre les opposants syriens sur le régime à mettre en place après un écroulement de ce régime d’assassins mais la Syrie risque de ne pas survivre, en tout cas pas dans ses frontières actuelles à la chute de cette dictature.

Les alaouites, branche du chiisme dont est issu le clan Assad, préféreraient sans doute se retirer dans leurs régions et tenter d’y former un Etat indépendant tant ils craignent maintenant la vengeance de la majorité sunnite. Les minorités chrétiennes ne sauraient plus quelle option prendre dans un Proche-Orient où leur place est toujours moins assurée. Le choix que feraient les Druzes est tout aussi incertain que celui que les Druzes libanais ne parviennent pas à faire depuis quarante ans que leur pays a plongé dans une guerre civile récurrente. Quant aux Kurdes, ils se retrouveraient en situation d’affirmer leur autonomie comme l’ont déjà fait leurs cousins irakiens et l’existence de deux régions kurdes quasiment indépendantes reposerait l’éternelle question d’un Etat kurde unitaire en redonnant force aux revendications des Kurdes de la Turquie voisine qui s’en trouverait déstabilisée.

Dans ces conditions, ce serait toutes les frontières de la région qui seraient menacées, non seulement celles de la Syrie mais également, celles de l’Irak, du Liban et de la Jordanie, pays qui ont été tous artificiellement dessinés sur les ruines de l’empire ottoman par les empire français et britannique à la fin de la Première guerre mondiale. Sur fond d’affrontement entre les deux religions de l’islam, sunnisme et chiisme, une intervention étrangère serait ainsi condamnée à durer et très probablement échouer, faute d’objectifs clairs et consensuels.

La sagesse serait plutôt d’accentuer la pression économique et politique sur le régime de Damas tout en essayant de mettre les Syriens et leurs voisins d’accord sur l’après-Assad qui, de toute façon, s’amorce. Ce ne sera pas facile. Ce sera long et aléatoire mais on ne voit pas de moins mauvaise solution.

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